Abolition ou dépassement du capitalisme ?

III - Les arguments linguistico-philosophiques

Controverse linguistique et philosophique : Marx et Hegel.

III - Les arguments linguistico-philosophiques

Ce débat politique, plus classique que d’apparence, a donc revêtu une autre dimension, nettement plus originale. Ces arguments politiques stratégiques très lénifiants sur le capitalisme risquaient, en effet, de n’être pas assez convaincants auprès de ceux auxquels ils s’adressaient prioritairement [1], lesquels se proclamant révolutionnaires y flairaient trop le réformisme sous-jacent [2].

Il fallut donc que l’arsenal antiabolitionniste se construisît une légitimité « révolutionnaire », une carapace d’apparence irréfutable, de manière à pouvoir être assénée tel un maître corrige un élève récalcitrant voire insolent. Rien de tel à cette fin que de présenter le dépassement comme le fruit révélé d’une fidélité « exacte » à l’« intelligence de Marx » et ce ab initio, c’est à dire dès les premiers grands textes, lesquels auraient été ignorés et mal traduits. Pour trancher ce débat avec une autorité incontestable, furent donc convoqués Marx et Engels, en leur jeune âge politique (1845-1848), et marqués par le philosophe Hegel [3].

Mais ce serait là une autre paire de manches. Car aussitôt le registre changea. Autant sur le chapitre politique et stratégique les différentes approches, espoirs, rêves, qualifications des événements passés restent de l’ordre des opinions et des propositions, des plus respectables qui soient, analyses dont seul l’avenir trancherait la pertinence [4], autant dans ce nouveau domaine linguistico-philosophique furent abordés des arguments bien plus directement de type scientifique, qui autorisent à vérifier non un souhait, ou une intime conviction, mais dans quelle mesure cette nouvelle « exactitude » tant recherchée chez Marx et Hegel est avérée ou non.

A- Révision de traduction appuyée sur un ton péremptoire

Cette argumentation linguistico-philosophique ayant fait l’objet d’une analyse critique déjà publiée, nous y renvoyons le lecteur [5], et commencerons par planter le décor en rappelant le ton employé alors, symptomatique des enjeux sollicités. Reflet de ce contexte la notion d’« abolition du capitalisme », prêtée depuis un siècle et demi, entre autres, à Karl Marx était en effet disqualifiée comme une :

« patente déformation » de sa pensée, elle interdisait de respecter « l’intelligence exacte de ce que Marx avait en tête », portait la responsabilité de « conséquences inévaluables », menant à ce « résultat extravagant », d’oser contester le « passage terminologique d’abolition à dépassement », par attachement à l’« idée fausse, non marxienne, d’abolition ». Un vrai réquisitoire ! La thèse ne s’inscrivait alors nullement dans le registre de la diversité, de la proposition et de l’enrichissement. Son ton comminatoire, reste un élément clef de la controverse. [6]

1. L’argument de hauteur philosophique

Dans cette perspective était affichée une hiérarchie culturelle (langue théorique contre langue commune), s’emparant d’un mot-clef de la langue allemande, à l’évocation subtilement savante et exotique : « Aufhebung » [7]. C’est ce mot-clef, associé à sa révision de traduction, dont la maîtrise devenait le garant de la bonne interprétation de Marx, pour ouvrir la lutte contre le capitalisme sous de nouveaux auspices. Et ce, à l’encontre de l’expression des actions de masses, du mouvement socialiste et communiste, du XVIIIe au XXe siècle, revendiquant le sens commun d’abolition (avec suppression et autres synonymes), lequel était désormais jugé par trop primaire, négatif et brutal. Écarter le sens commun dans la lutte contre le capitalisme c’était se référer désormais exclusivement « aux catégories philosophiques » [8], au vocabulaire « logico-philosophique » [9], réservant « abolition » au vocabulaire destiné aux prolétaires, dans le Manifeste et le Livre 1 du Capital [10]. A une exception près, mais non des moindres, le capitalisme !

Cette vision, prenant de haut le débat, s’appuyait sur une opposition entre théorie et pratique, où le souhait de maintenir l’objectif d’abolition du capitalisme, reflétait non plus seulement une hiérarchie culturelle mais un clivage socio-culturel, car assimilée à une « pratique rabougrie de la politique où la « théorie » a passé pour n’intéresser que quelques intellectuels » [11].

2. La recherche de légitimité dans une remarque de Hegel (1812)

L’argumentation dépassementiste avait, en effet, exhumé une légitimité, sous des traits d’irréfutabilité, dans la correction d’une prétendue erreur de traduction chez Marx. Aufhebung devant être traduit par dépassement et non plus par abolition. Celui-ci aurait pensé et écrit sous l’emprise mécanique et acritique [12] d’une page de la philosophie, et plus encore de la langue, de Hegel, ce qui aurait été ignoré, d’où le recours à la nécessité de « rétablir » l’intelligence de Marx, afin d’écarter une piètre et inconvenante abolition.

Ce raisonnement linguistico-philosophique figure dans l’ouvrage Commencer par les fins [13]. Sa conclusion la plus claire en était tout simplement qu’abolition constituait une « conception fausse non marxienne », ce qui offrait aussitôt une belle table rase spécialement dressée pour accueillir un dépassement fidèle à Marx. L’objectif étant précisément fixé, encore fallait-il le démontrer. La polémique s’étendant désormais depuis près de trois décennies, le délai paraît raisonnable pour évaluer la prétention initiale au regard de ses résultats scientifiques.

Mais comment ne pas avoir été d’emblée impressionné par le torrent de critères précis et discriminants invités dans le réquisitoire contre une abolition, considérée comme indûment prêtée à Marx ! Loin d’être en présence d’une molle proposition stratégique, avec dépassement contre abolition on avait, tout à coup, affaire à une extraordinaire découverte, fondée sur la rigueur, la profondeur, le rétablissement d’une vérité ignorée voire occultée, conforme à la langue, la pensée de Karl Marx, et à la philosophie de Hegel. L’argumentaire ne manquait pas d’en imposer ! Du moins de prime abord. C’est à dire à procéder sans examen, sans vérification. A faire tout bonnement aveuglément confiance à l’auteur, en raison seule de son pédigrée.

Et ce faisant de convaincre, notamment au Parti communiste, avec par exemple son dirigeant d’alors, Roger Martelli, lequel se félicitait, comme d’autres, d’avoir appris de Sève que :

« dépassement du capitalisme est la « vraie » traduction française de ce que l’on pensait être l’abolition » [14]. Car c’est « Lucien Sève qui nous explique que le terme de « dépassement » est celui-là même (Aufhebung) que Marx employait pour désigner le mouvement par lequel l’humanité passerait d’une logique économico-sociale à une autre, d’une finalité à une autre, de l’ère du capitalisme à celle d’un postcapitalisme. » [15]

Or, le « vrai » terme avec lequel Marx s’exprime est bien, de manière écrasante voire lancinante, abolition/suppression et autres termes approchants (notamment son très prisé anéantissement/destruction : Vernichtung) comme tous les progressistes et révolutionnaires de son temps et par la suite. Et si l’on peut toujours nourrir des doutes sur des traductions posthumes, celle par Karl Marx de son livre 1 du Capital, et par Engels du Manifeste de 1848, attestent de leurs choix. Des dizaines d’abolitions, suppressions, destructions, et pas un seul dépassement [16].

Pour ne pas alourdir le sujet ici, sachant que toutes ces assertions dépassementistes ont été longuement réfutées par ailleurs [17], y compris paradoxalement, mais très discrètement, par leur créateur lui-même, à partir de 2002 [18], arrêtons-nous ici sur un seul de ces arguments, lequel poussait jusqu’au bout la logique centrée sur le vocabulaire (et donc la traduction du terme) au détriment du concept ancré dans l’histoire et les luttes sociales et politiques. Argument peut-être à la fois le moins important sur le fond [19], mais le plus significatif quant à la méthode employée.

En annonçant que la nouvelle traduction d’Aufhebung par dépassement pouvait s’appuyer sur une définition de Hegel (celle d’une Remarque de Science de la logique [20]), il était précisé que celui-ci l’avait en « toute clarté » [21] justifiée par son étymologie, donc ab ovo. La thèse dépassementiste traduisait là sa volonté de faire ressortir des profondeurs intrinsèques dans sa démonstration, s’éloignant encore davantage du langage du commun, du peuple. Las, précipitation aidant, la thèse s’enfonça dans les profondeurs recherchées. Aucune étymologie n’est revendiquée par Hegel. Outre la mention des sens courants de son temps, celui-ci ne mentionne qu’une analogie avec l’antique verbe latin tollere [22], dans un exemple historique qu’il qualifie par ailleurs de jeu de mots (« Witz ») [23]. Mais l’Allemand n’étant pas une langue latine n’a pas, sauf un certain lexique d’importation [24], d’étymologie commune avec cette langue.

Quant au fait de reconnaître, par ailleurs, l’utilisation massive par Marx, dans ses écrits à destination des opprimés, du concept omniprésent d’abolition, en raison même de la définition caricaturale qui lui avait été donnée, revenait de fait, presque par inadvertance, par condamner Marx dans d’innombrables et hautement significatives occurrences, à figurer du côté obscur de l’abolition dont le dépassementisme entendait le sauver [25]. Il fallait alors ou bien admettre que Marx était lui-même ignorant de sa propre intelligence, révélée pour lui un siècle et demi plus tard, ne s’étant pas rendu compte qu’il utilisait massivement « une conception fausse non marxienne, celle d’abolition » [26], ou bien qu’à s’opposer radicalement à abolition on s’opposait tout aussi radicalement à Marx.

Et c’est bien la logique du dépassementisme qui mène à de telles conclusions. Si l’abolition est jugée nécessairement brutale et mène inévitablement et immédiatement à une table rase de ce qu’elle supprime, n’en laissant plus rien après son passage, alors l’abolition du capitalisme signifie logiquement qu’il n’en restera, et d’un seul coup, pas même le « capital fixe », donc les machines. Le ridicule est tel que d’évidence on s’empressera aussitôt de se garder de tant de cruelle bêtise pour sauter sur l’alternative proposée : le savant et judicieusement conservateur dépassement.

Viendrait-il, pourtant, du fait de cette ignorance de Hegel, à l’esprit de révolutionnaires sensés, de détruire comme au XVIIIe siècle les machines, comme si elles étaient par anthropomorphisme responsables des méfaits du système capitaliste [27] ? Bon sens, naturellement ! Mais où donc est logé ce risque d’excès, et pourquoi s’en prémunir avec tant de force ? Qui souhaite-t-on convaincre de ne pas rejeter des acquis si chèrement obtenus à force de sacrifices, de sueur et de sang ?

3. Pourquoi spécifiquement la philosophie de Hegel ?

Il n’est pas anodin à ce sujet d’aller chercher un argument central chez Hegel. Dire, par exemple, simplement que l’on souhaite conserver les acquis sociaux et politiques obtenus sous le capitalisme est le propre d’une extrême banalité. On peut certes imaginer un débat sur la liste de ceux-ci, sur les formes particulières à retenir, mais envisager mener un débat essentiel contre le risque que les anticapitalistes détruisent tout ce qui a été réalisé sous le capitalisme, devient surréaliste, plus encore dans le contexte où il est présenté.

En revanche, prétendre que depuis le milieu du XIXe siècle une idée si banale était en réalité non seulement brillante mais également ignorée (avec un regard appuyé sur l’URSS et les pays du socialisme réel) prend tout à coup des allures salutaires et rassurantes. Les autres, est-il insinué, se sont trompés car ils ignoraient. Nous sommes désormais sur la bonne voie car nous savons [28]. Mais ce savoir tient alors moins de la riche et contradictoire expérience de la lutte politique et sociale que de la maîtrise d’une page célèbre de Hegel et d’une révision de traduction chez Marx.

4. Vertueux tri sélectif

Cette extraordinaire idée de « dépassement » aurait donc été dissimulée dans un terme mal traduit, par ignorance d’un texte philosophique de Hegel lequel attribuait à ce terme d’Aufhebung trois sens intimement liés : suppression + conservation + élévation [29]. Ne pourrait-on souhaiter conserver ce qu’il y a de meilleur, et faire progresser la société en ignorant totalement, et Hegel et le terme allemand d’Aufhebung ?

Quelle philosophie faut-il y voir ? Pas celle de Hegel ! La fameuse remarque du philosophe allemand dans Science de la Logique, invoquée à l’appui de la traduction par dépassement, ne suggère nullement un tri sélectif. Elle ne prône rien du reste puisqu’elle se borne à philosopher un constat. Le schéma par lui exposé : être + néant = devenir, est un procès constaté. Il reflète en cela des conceptions scientifiques en développement à son époque, avec leurs interprètes :

« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (Lavoisier) « Tout change. Tout passe. Il n’y a que le Tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse. Il est à chaque instant à son commencement et à sa fin » (Diderot)

Si la Science de la Logique évoque bien l’idée de conservation sous le concept d’Aufhebung, Hegel ne qualifie nullement cette conservation de volontaire, de bénéfique, ni même de partielle. Hegel ne préconise pas un bon chemin contre un mauvais. Autrement dit ici ce qui devrait être conservé le serait quoi qu’on pense et veuille [30]. De sorte que les révolutionnaires choisissant de conserver (et de développer) des acquis issus de la période du capitalisme, et sélectionnant ceux qu’ils souhaitent, non seulement n’ont aucun besoin de cette Remarque abstraite de 1812, mais doivent certainement même, en réalité, s’en défier, philosophiquement, au nom de Marx [31] : en décidant, fermement et de manière consciente, de transformer le monde, au lieu de le laisser aller passivement à vau-l’eau se transformer, comme « un processus naturel de lente extinction », un « long dépérissement historique », laissant au dépassementisme, le cas échéant, le soin de s’appuyer sur la neutralité bienveillante affichée par un Hegel.

Là réside un autre problème d’interprétation de Hegel. S’il s’agit bien d’un concept philosophique, appuyé sur les conceptions scientifiques de l’époque, ce n’est pas à un mot spécifique tel qu’Aufhebung qu’il convient exclusivement, presque génétiquement, de l’attacher [32]. Ses synonymes Abschaffung et Beseitigung, et même Vernichtung, par exemple, ne sauraient en être exclus [33]. C’est le concept général et non un terme particulier qui porte la dialectique en son sein, parce que celle-ci est dans la nature. Et Hegel utilise en effet non pas un des mots signifiant dépassement, ni même un néologisme de forme créé par lui [34], mais le mot qui à son époque veut, sans aucun doute possible, dans la langue commune, dire abolition/suppression, et qui fut grandement mis à l’honneur par la Révolution française. Ce qu’il souligne c’est une définition, une conception, qui entend toute abolition ou suppression comme ne faisant aucunement tout disparaître de son être initial, ce en quoi la réalité objective lui donne raison, même si sa préoccupation dans la Logique était plutôt idéelle que matérielle [35].

B- Traduire et refléter

1. La traduction comme révélateur : une conscience-reflet

Le traducteur est celui qui permet au lecteur d’accéder à la pensée d’un auteur, quand la langue de ce dernier lui est inconnue ou mal maîtrisée. Mais s’y ajoute toujours une autre information : celle de l’opinion, celle de la culture du traducteur (même infime et inconsciente), laquelle en théorie, mais en théorie seulement, devrait rester neutre, transparente. C’est plus encore le cas lorsque dans le débat qui nous anime, celui-ci est d’emblée chargé d’affect, de préjugés, qui visent à renverser des décennies de traductions validées par l’auteur lui-même, suivi d’innombrables traducteurs. Dans un tel débat de traduction, avec des arguments qui sortent des questions habituelles de style, d’utilisation de synonymes, de nuances, etc., et qui protestent contre des traductions qualifiées de « patente déformation », aux « conséquences inévaluables », nous sommes conduits à rappeler cette réflexion de Heidegger : « Dis-moi ce que tu attends de la traduction, et je te dirai qui tu es » [36], qui nous ramène au chapitre précédent sur le débat politico-stratégique.

2. « Mettre fin » à la controverse de traduction ?

Mais, pour nous recentrer sur la traduction elle-même, l’année 2019 a apporté dans ce débat linguistique, et indirectement philosophique et politique, une nouveauté. Le symbole de la révision dépassementiste de traduction pendant plus d’un quart de siècle fut la célèbre citation de l’Idéologie allemande (1845-46) où il fallait faire dire à Marx et Engels, comme une révélation, que le communisme « dépassait » et non pas « abolissait » la situation réelle. A la suite de la controverse sur la traduction, dans son livre Le communisme ? Lucien Sève est revenu spectaculairement en arrière avec un « met fin », qui remplace « dépasse », sans toutefois expliquer ce revirement autrement qu’en indiquant qu’il retraduisait pour être plus exact [37]. Sans oser revenir ici à abolition (qui est au vrai synonyme de « mettre fin »), est également employé, à nouveau, et abondamment, abolition : pour le travail, la propriété, la famille, etc. Dépassement n’a pas disparu bien entendu mais est ramené à bien plus de modestie, et naturellement « l’idée fausse, non marxienne, d’abolition » s’est évaporée, noyée dans la discussion serrée qu’elle a subie.

Rappelons que cette citation avait été retraduite pour prétendre que Marx et Engels avaient alors opté pour une stratégie de « vaste ensemble de transformations qualitatives non plus initialement soudaines mais constamment graduelles » [38], afin d’y voir le précurseur, ignoré jusqu’alors, du dépassement [39]. Ce à quoi nous objections que la phrase précédente prétendait en réalité exactement l’inverse : « Le communisme n’est empiriquement possible que comme l’action des peuples dominants accomplie « d’un trait » et simultanément » [40]. La traduction qui nous était présentée comme « obligée » était en réalité impossible avec de tels préjugés en tête.

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Cet échec et ce revirement, dans cette retraduction symbolique, soulignent combien l’approche linguistique, qui avait été conçue comme un renfort d’autorité pour la théorie dépassementiste, l’a en réalité fragilisée. Soumettre sans fard, sans précaution, et sans nécessité absolue, à la critique scientifique un argument très précis, aura livré, bien involontairement et précipitamment, nombre d’arguments à la partie adverse dont nous nous réclamons. Le talon d’Achille de la théorie dépassementiste fut donc de vouloir à tout prix se faire qualifier de révolutionnaire en s’attribuant le mérite d’être d’une absolue (dite « exacte ») fidélité à Marx, pour le faire trancher dans une situation que ce dernier ne connaissait nullement. « Le mieux est l’ennemi du bien », l’argumentation stratégique présentait au contraire de belles allures de bon sens inspirée de l’idéologie dominante dans une phase de dépression des forces anticapitalistes.

Conclusions

Les deux termes, abolition et dépassement, avaient été donnés, dans des circonstances politiques très particulières, pour symboles de deux approches politiques opposées, ce qui aurait obligé à se positionner avec l’une contre l’autre, principalement dans l’attitude à adopter vis-à-vis du capitalisme.

La question était en fait schématiquement ainsi posée : préférez-vous une révolution brusque, violente, ne conservant rien de ce que vous souhaitez conserver du passé, ne menant qu’au néant, ou bien une sage progression linéaire, positive, délicatement et sélectivement conservatrice. Ainsi soulevée, avec toutes les connotations associées, la question embarquait implicitement la réponse.

C’était un peu comme faire choisir ainsi : préférez-vous être libre, riche et heureux ou opprimé, pauvre et malheureux ?

Plus l’abolition apparaissait comme un cumul de simplisme, de brutalité, d’ignorance, et d’archaïsme, un extrémisme gauchiste ridicule, et plus le dépassement pouvait se parer des plus beaux atours. Mais en devenant de plus en plus vertueux il n’en devenait que plus imaginaire.

Notre conclusion est tout autre.

  • 1) L’objectif visant à mettre un terme au système capitaliste, à s’en débarrasser, mettre fin, en finir avec lui, etc., s’exprime le plus clairement du monde par « abolition », en raison de la longue et grande histoire politique et sociale de ce terme, et de son utilisation plus particulière chez Marx, Engels et autres progressistes et révolutionnaires. Ceci n’interdit nullement la cohabitation avec d’autres termes équivalents ou complémentaires tels que suppression, renversement, sortie, rupture, etc. [41]
  • 2) A cette fin politique, au contraire d’une visée réformiste à perspective d’intégration au système, c’est la stratégie révolutionnaire qui répond à la forme spécifique du mode de production capitaliste, à son fonctionnement économique, et politique répressif et guerrier. Comment se réalisera cette révolution ? Quel facteur temps ? Quelle part d’action pacifique et de violence dans l’affrontement ? Quelles interactions entre luttes intra-étatiques et luttes internationales ? Quelle part d’avancées démocratiques et sociales avant et après la prise du pouvoir ? L’histoire nous le dira. Elle reste à réaliser. Les scénarios ne s’écrivent pas à l’avance.
  • 3) La « théorie » dépassementiste qui s’oppose à abolition, avec des arguments de lenteur processuelle naturelle, opte clairement pour un choix et une hypothèse contraires : un réformisme, fondé sur l’adéquation supposée au périmètre restreint du capitalisme le plus développé, avec une trajectoire extrapolée d’une période bien révolue, de progression sociale continue, et ce sans renverser le pouvoir dominant. Sa force, contre la théorie révolutionnaire, elle la tire du contexte d’une période d’éloignement de la perspective révolutionnaire, de désillusion, de démobilisation. Faisant « contre mauvaise fortune, bon coeur » elle cherche à éradiquer dans les comportements un défaut intrinsèque, une culpabilité initiale, pour masquer la pauvreté du rapport de forces social, politique, et culturel grâce auquel le capitalisme poursuivrait sa course, vers le pire.
  • 4) Pour appuyer cette « théorie », la « thèse dépassementiste » qui visait à se faire endosser par Marx avec une nouvelle traduction renversante, sous couvert d’arguments linguistiques, philosophiques hâtivement mais richement élaborés, a symboliquement, après le recul général de 2002 [42], abdiqué en 2019 avec la renonciation par Lucien Sève à sa révision de traduction emblématique suivant laquelle Marx et Engels auraient dit en 1846 que le communisme était « le mouvement réel qui dépasse l’état de choses actuel », en opposition à sa traduction traditionnelle par abolition. Sans doute, sous une forme ou l’autre, la controverse ne s’éteindra pas pour autant, pour des motifs politiques.
  • 5) « Dépassement du capitalisme » signifie aussi, par ailleurs, et de plus en plus, ce que souhaitent entendre et partager ceux qui utilisent ce terme, sans référence à la théorie précédente, encore moins à la thèse de traduction. Dépassement, s’appuyant sur les sens d’aller plus loin, au-delà du capitalisme, ou bien à côté, ne préjuge en rien de la disparition du capitalisme. Dans ce contexte, son sens approchant de la synonymie avec abolition, s’est néanmoins effectivement renforcé. Elle peut n’être qu’un effet de mode passagère ou bien, au contraire, s’inscrire durablement dans le langage politique, comme un détour de vocabulaire, par élargissement de son champ sémantique. Il est trop tôt pour se prononcer. Comme abolition, le terme dépassement pourrait continuer, dans ce contexte, de s’accommoder tout aussi bien d’une perspective réformiste que révolutionnaire. Dépassement n’apporte, à cet égard, rien de plus ou de meilleur à l’abolition [43]. Mais, tout chargé encore de la confusion née de son lien initial avec le dépassementisme, il est marqué par la théorie suivant laquelle l’avenir est d’autant plus radieux que l’attitude vis-à-vis du capitalisme est plus positive. Cette efficacité de méthode supposée écarte la voie révolutionnaire, parce que trop difficilement concevable, pour lui préférer la réforme du système, et ce, paradoxalement au moment même où celui-ci s’en défend le plus vigoureusement.
  • 6) L’heure est à la lutte concrète contre le capitalisme. Quant à ses formes, celle-ci est intimement liée aux contextes : lieux et périodes. Et là, plus que les mots, ce sont surtout les réalités, les faits qui comptent et compteront : la puissance de la négativité contre le système capitaliste, avec ses combats sociaux, politiques et culturels. Seule elle fera céder le capital et ouvrira des perspectives positives nouvelles. Mais les humains pour se mobiliser, s’organiser, se préparer, l’emporter et concrétiser, ont besoin de conceptions, et donc de mots à partager, qui deviennent alors aussitôt également des faits, insuffisants mais indispensables. Qu’il faille conserver quelque chose voire beaucoup de ce qui a été acquis sous le capitalisme, qui le niera ? S’imaginer, que de cette reconnaissance positive sacralisée jaillira le communisme, et qu’en sacrifiant l’objectif d’abolition on se donne plus de chances, par crédibilité interposée, ne conduit qu’à se soumettre au rôle de supplétif quémandant son acceptabilité, clamant sa bonne foi, ses bonnes intentions, dans l’attente d’une récompense en échange de la modération équilibrée de sa posture nouvelle.
  • 7) En quoi consistera demain concrètement cette abolition du capitalisme ? S’il y a une indéniable part d’anticipation sous forme de revendications, sur la base de grands principes (propriété sociale notamment), voire de projets plus ou moins détaillés, nul doute que le critère décisif en sera la détermination de l’orientation socialiste du pouvoir politique, mue par l’expérience antérieure et collective des masses, avec la mise en oeuvre de solutions diverses et variées, connaissant vraisemblablement des phases d’avancées mais aussi de possibles reculs. L’abolition complète du système capitaliste s’appuiera sur ces expériences socialistes nationales et de longue durée, mais ne pourra s’épanouir qu’à l’échelle mondiale, c’est-à-dire après l’abolition, l’écrasement de l’hégémonie capitaliste internationale.

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Table des matières

Introduction

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I - De l’absence d’opposition initiale à l’ouverture d’une polémique

A- Qu’est-ce qu’une abolition ? 1. Abolition : expression majeure des luttes d’émancipation et de libération 2. Un consensus qui ne portait pas préjudice à une certaine diversité du vocabulaire B- Le dépassement avant le « dépassement du capitalisme » 1. Une différence notable de notoriété et d’ancrage 2. Évolution permanente du vocabulaire et usages revendicatifs militants C- Une opposition artificielle mais ayant amorcé un réel débat

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II - Les arguments politico-stratégiques

A- L’hostilité foncière à l’abolition pour faire émerger le dépassement B- Quel objectif pour le dépassement ? 1. La méthode comme objectif ? Le tout et la partie. 2. Négativité et positivité vis-à-vis du capitalisme C- Réforme et/ou révolution ? 1. La lenteur : faire de nécessité vertu ! 2. Un chemin pavé de bonnes intentions 3. L’État aujourd’hui 4. Un traitement différencié des modes de production

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III - Les arguments linguistico-philosophiques

A- Révision de traduction appuyée sur un ton péremptoire 1. L’argument de hauteur philosophique 2. La rechercher de légitimité dans une Remarque de Hegel (1812) 3. Pourquoi spécifiquement la philosophie de Hegel ? 4. Vertueux tri sélectif B- Traduire et refléter 1. La traduction comme révélateur : une conscience-reflet 2. « Mettre fin » à la controverse de traduction ?

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Conclusions


Bibliographie succincte sur la controverse (par ordre chronologique) :

[1Dans un contexte où ceux-ci constituent une petite minorité de la nation française. Car, idéologie dominante oblige, les arguments dépassementistes emporteraient naturellement sinon l’adhésion du moins la non-objection de la majorité, peut-être assortie de perplexité mêlée d’ironie quant à une découverte si tardive et si emphatique, de la positivité du capitalisme.

[2C’est Lucien Sève lui-même qui se présente comme répondant à « des milliers de communistes [qui] se sont imaginés, et croient encore, que le passage terminologique d’abolition à dépassement du capitalisme dans les textes des refondateurs communistes puis les documents récents du parti dissimulerait une reculade réformiste ». Sève Lucien, Commencer par les fins, op. cit., p. 96.

[3La polémique engagée en 1999 a focalisé la controverse linguistique dans ce qui avait été appelé les « marqueurs » du communisme, principalement dans le Manifeste du parti communiste de 1848, et elle s’est largement identifiée durant plus d’un quart de siècle à la retraduction, dressée comme un drapeau, d’un passage de l’Idéologie allemande (1845-1846) : « Nous appelons communisme le mouvement réel qui dépasse l’état de choses actuel », dépasse remplaçant ici abolit, qui figure dans les traductions classiques.

[4En attendant, seule l’histoire écoulée sert d’argument. Mais chacun y puisera à l’envie les exemples et les enseignements de son choix.

[5Theuret Patrick, AKMR, op. cit.

[6Theuret Patrick, AKMR, op. cit. Les citations incises sont tirées de Sève Lucien, Commencer par les fins, p.96.

[7Nous ne revenons pas ici en détail sur la querelle de traduction amplement développée dans l’Esprit de la révolution, op. cit., dans ses trois premiers chapitres et dans AKMR, op. cit.

[8Sève Lucien, « Traduire Aufhebung… », op. cit., p.118.

[9Sève Lucien, « Traduire Aufhebung… », op. cit., p.120-121, 123-126. L’expression « logico-philosophique » y revient à dix reprises dans cet article, pour s’assurer de la supériorité du raisonnement sur le vocabulaire militant.

[10Theuret Patrick, AKMR, op. cit. Les citations incises sont tirées de Sève Lucien, « Traduire Aufhebung… », op. cit. Nous optons ici pour la thèse la plus récente de Sève, révisant sans l’avouer celle de 1999. Dans Commencer par les fins au contraire, l’abolition avec Aufhebung avait été expressément rejetée surtout pour Le Manifeste.

[11Sève Lucien, Commencer par les fins, op. cit., p.96-97.

[12Pour mesurer le degré de proximité et de critique de Marx vis-à-vis de Hegel, il est hautement instructif de lire ou relire la postface à la deuxième édition allemande du 24 janvier 1873, in Marx, Le Capital livre I, Quadrige, op. cit., p. 17-18.

[13Il figure aux pages 95 et 96 de Sève Lucien, Commencer par les fins, op. cit. Nous l’avons résumée ainsi : « 1- On trouve chez Marx beaucoup d’abolitions. 2- Il faut y distinguer celles qui procèdent du terme Aufhebung, des autres. 3- Il faut distinguer à son tour deux sens dans Aufhebung, un sens commun (équivalent à abolition ou suppression), et un sens théorique. 4- Ce dernier est celui « plus dialectique » défini par Hegel sous forme d’un triptyque : suppression + conservation + élévation, que Marx reprend tel quel. 5 - C’est ce sens-là qu’il faut attribuer à Aufhebung, contre la « traduction classique » par « abolition ». 6- Pour s’en distinguer, le terme proposé pour ce sens précis est « sursomption » chez Hegel et « dépassement » chez Marx. 7- Retour au point 2 : quand il veut vraiment dire abolition ou suppression Marx utilise de « tout autres mots », à savoir Abschaffung et Beseitigung qui sont donc, au contraire, dûment validés pour signifier « abolition » (avec un seul sens et non trois), au contraire d’Aufhebung. 8- Cette différence est en « toute clarté » appuyée sur l’étymologie d’Aufhebung telle que présentée par Hegel ». Cf. Theuret (Patrick), AKMR, op. cit.

[14Martelli Roger, « Lucien Sève. La piste Marx », Regards, 2004.

[15Martelli Roger, « Dépasser le capitalisme ? Arguments pour un objectif et une méthode », 11/3/2006.

[16Theuret Patrick, L’Esprit de la révolution, op. cit. « Chapitre III : Original et traduction : le Manifeste, le Capital », p.83-128, et annexes p.589-614.

[17Theuret Patrick, L’Esprit de la révolution, op. cit., ainsi qu’AKMR, op. cit.

[18Sève Lucien, Comment traduire Aufhebung dans les écrits de Marx et d’Engels, 2002. Texte non publié, communiqué à l’auteur en 2016, comme contribution au débat. Pour l’essentiel ce texte est repris dans Sève Lucien, « Traduire Aufhebung… », op. cit.

[19Car inutile pour la thèse dépassementiste, comme un débordement excessif, et d’autre part très simple à réfuter.

[20Hegel (GWF), Science de la logique, 1812 pour la première édition, et 1832 pour la dernière, posthume. Il existe plusieurs éditions disponibles en langue française, elles aussi travaillées par une querelle sémantique, la traditionnelle traduction par suppression ayant été remplacée par certains par le néologisme sursomption.

[21Sève Lucien, Commencer par les fins, op. cit., p.96.

[22Le verbe latin tollere a engendré le verbe italien togliere qui signifie toujours « enlever, ôter » mais aussi « reprendre », comme aufheben, c’est-à-dire retirer, soustraire, dans un but de conservation (dictionnaire Collins), conférant une destination particulière à l’enlèvement. Le dictionnaire on line étymologique italien note également des sens secondaires comme celui de rimuovere, autrement dit écarter, destituer, comme dans l’exemple antique cité par Hegel : https://www.etimo.it/. Rien d’extraordinaire dans tout cela.

[23Sur l’étymologie d’Aufhebung depuis le VIIIe siècle et sur le précédent de tollere évoqué par Hegel, dans une citation de Cicéron, cf. L’Esprit de la révolution, p.13-24.

[24Ou peut-être de très vieilles racines indo-européennes communes. Quoiqu’il en soit aufheben n’est pas issu de tollere.

[25Pour le raisonnement sous-tendant ce calcul approximatif comprenant toutes les Aufhebung non hégéliennes plus tous les autres termes (Abschaffung, Beseitigung, Vernichtung, etc.) sous lesquels Marx dit sans conteste abolition, cf. AKMR.

[26A partir de 2002, Sève ne se réclame plus de cette vision exclusive, mais sans désavouer sa position de 1999. Dès lors sa revendication du droit de traduire dans quelques cas très rares et circonscrits par dépassement, qui, par principe, est de sa propre responsabilité et liberté, ce que Marx n’a à notre connaissance jamais validé dans ses propres traductions, ne l’autorise pas, pour autant, à disqualifier les choix réalisés par ce dernier et ses traducteurs (abolir/supprimer/détruire/anéantir) comme de l’extravagance, trahissant l’intelligence de Marx, et portant la responsabilité de conséquences « inévaluables ».

[27« Il faut du temps et de l’expérience avant que les ouvriers, ayant appris à distinguer entre la machine et son emploi capitaliste, dirigent leurs attaques non contre le moyen matériel de production, mais contre son mode social d’exploitation », Marx, Le Capital Livre premier, Editions sociales, 1976, p.303. En faisant ici référence explicitement au mouvement anglais dénommé « luddisme », il convient de reconnaître depuis E.P Thomson et les longs développements qu’il y consacre dans sa monumentale Formation de la classe ouvrière anglaise, Points, 2012, que sous ce nom sont regroupés des événements et des formes de lutte des classes et de masse, sur près d’un siècle, où l’on puise à des sources d’une extrême richesse pour la formation de la conscience de classe, du syndicalisme, et de l’organisation politique révolutionnaire clandestine.

[28Manière, dans ce contexte du socialisme Est-européen d’estimer avoir résolu à l’avance les contradictions postrévolutionnaires auxquelles il était confronté, sans en avoir posé chez soi les prémices matérielles : à savoir la prise du pouvoir politique, la révolution elle-même, et les premiers pas de l’expérience qui s’ensuit.

[29Sur les usages de la langue commune chez Hegel cf. chapitre VIII, L’Esprit de la Révolution, op. cit., p. 347-410.

[30Où Dieu, bien plus que les hommes, est selon lui moteur de ces transformations.

[31« Les philosophes ont seulement interprété différemment le monde, ce qui importe c’est de le changer », in Labica Georges, Thèses sur Feuerbach, PUF, 1987, p.23.

[32Bien qu’effectivement, dans sa Remarque, Hegel ne développe son commentaire qu’avec Aufhebung, terme le plus courant, mais aussi qui, dit-il, a la chance d’être employé justement dans divers sens qu’il peut reprendre à son compte.

[33Le faire reviendrait à épouser une pure vision incantatoire, en conférant une valeur extraordinaire, quasi magique, à un terme particulier. Rappelons que dans Commencer par les fins, en 1999, Lucien Sève présente ces deux termes d’Abschaffung et de Beseitigung, comme signifiant exclusivement abolition « pure et simple », autrement dit sans conservation ni élévation possibles, par opposition au riche concept d’Aufhebung, doté de trois significations articulées.

[34Tandis que certains traducteurs de Hegel suggèrent ici de traduire par le néologisme sursomption, lequel éloigne encore davantage de la langue populaire et des luttes contre le capitalisme.

[35Hegel (G.W.F.), La raison dans l’histoire, op. cit., p.74.

[36Cette citation de Martin Heidegger est tirée du tome 53 de son oeuvre intégrale (p.76). Son traducteur et commentateur François Fédier l’affectionne particulièrement. Nous avons choisi sa traduction de 1999 lors d’une conférence publiée sous le nom « L’intraduisible ». En 2004, dans « Comment traduire « Ereignis » », il préférera « Dis-moi ce que tu penses de la traduction, et je te dirai qui tu es ». La phrase de Heidegger est : « Sage mir, was du vom Übersetzen hälst, und ich sage dir, wer du bist ». Fédier François, Entendre Heidegger, Pocket, 2013, p.127-129.

[37Sève Lucien, Communisme ?, 2019, p.19, note 13. Cette re-re-traduction est confirmée p. 67, 118, 276 et 625. Nous écrivons « sans expliquer », car dans le même temps, un long passage du même ouvrage (p.237-243), reprend l’essentiel de son article à Actuel Marx, ou est réaffirmé avec force son dépassementisme, avec ses exemples ou, dit-il, on serait « obligé » de traduire Aufhebung par dépassement, mais sans préciser alors qu’il faudrait en exclure désormais le principal d’entre eux : la citation de L’Idéologie allemande.

[38Traduire, AM/2018, op. cit., p.124, 125 et 123.

[39Il ajoutait que Marx et Engels avaient alors ouvert, « fugitivement mais avec une force de suggestion exceptionnelle (…) une idée dont l’intelligence effective aurait pu changer beaucoup de choses dans la culture communiste dominante du XXe siècle, et peut-être par là dans son destin même ». Le but était de l’opposer à toute l’expérience révolutionnaire menée depuis, mais qui achevait surtout de montrer que la retraduction n’était que la superposition rétrospective imposée de ses propres opinions.

[40Ce dont Sève s’était débarrassé en 2002 d’un revers de manche avec l’argument suivant lequel « cette phrase porte de façon implicite contradiction directe à la précédente ».

[41Ou bien encore le vieux « il faut le tuer » de Bertold Brecht ou le plus récent « abattre » cher à Frédéric Lordon.

[42C’est ainsi que nous analysons le document de 2002 de Lucien Sève, Comment traduire Aufhebung dans les écrits de Marx et d’Engels, Cf. Theuret Patrick, AKMR, op. cit. Ce document resté dans les tiroirs durant 18 ans arrivait à la conclusion inverse des arguments exposés en 1999, et dont les grandes lignes ont été exposées dans « Traduire Aufhebung… », op. cit.

[43En particulier rien ne s’oppose a priori à intégrer dans une perspective abolitionniste les catalogues de mesures préconisées par les uns ou les autres (individuellement ou collectivement) sur ce que serait un dépassement du capitalisme, ce qu’il faudrait faire ou ne pas faire. Le débat est alors transposé sur le terrain de ces mêmes mesures et principes invoqués, sans égard pour le choix entre abolition et dépassement. La question étant à chaque fois de préciser les prérequis politiques indispensables pour les mettre en oeuvre, lesquels feront alors inévitablement resurgir ce même débat de fond : réforme ou révolution autrement dit dans ou hors du système capitaliste.

Vos témoignages

  • Abolition ou dépassement du capitalisme ? 4 août 2020 09:18, par Dartigues Jean

    Je veux revenir sur la traduction de Aufhebung, car, limité dans ma contribution première par l’impératif catégorique du « système », qui m’impose 5000 signes « indépassables », je n’ai pu développer, comme je l’aurais souhaité mon argumentation philosophico-politique et tiens à m’excuser de sa contention préjudiciable à une lecture rationnelle. C’est à mon sens très regrettable, car ce débat est terriblement actuel et « fondateur » d’une identité renouvelée, au fil des expériences humaines du communisme, des diverses formes de socialisme, des révolutions dans le monde et de notre stratégie à déployer pour un avenir porteur de nos valeurs communistes et pour « Faire vivre le P.C.F ». Je veux seulement préciser sur le sujet sensible de cette traduction, que les germanophiles, dont je suis, savent bien que ce verbe recouvre des concepts différents, voire opposés et même des formulations différentes selon les dictionnaires,. Cela a été dit et écrit par Patrick Theuret, pour l’essentiel. Sauf que, le préfixe auf, indique bien une action de « dépassement » : d’aller au dessus, à travers, par delà…et n’a donc pas été choisi au hasard par Marx/Engels, qui, je le redis, s’en sont, à mon avis très explicitement expliqués, en ajoutant cette « fameuse » ligne supplémentaire, sur les « Prémisses » (en allemand : voraussssetzung, de traduction sans équivoque possible) et qui est devenue, dans toutes les traductions depuis celle de 1972, en renvoi en un paragraphe suivant, détachée du texte initial de Marx, comme pour la faire oublier, ce qui fut d’ailleurs le cas, y compris aujourd’hui, lorsque nous citons cette définition du communisme. Ce comportement n’est pas fortuit, il est politique et politiquement incorrect. Car, si nous comprenons bien que la traduction russe, reprise par les allemands de R.D.A, dans les années du Socialisme dit réel de l’URSS, était nécessaire pour justifier la révolution soviétique par « Abolir » et non, par « dépasser », considéré trop « mou » et dilatoire, on le comprend moins aujourd’hui… Je partage le commentaire final 43 de P. Theuret, on peut, à la limite interpréter dialectiquement cette traduction, ce qui serait la moindre des choses pour respecter Marx/Engels, en associant abolition et dépassement. Par exemple, ai-je écrit : il faut abolir l’exploitation capitaliste, pour dépasser le capitalisme lui-même. Mais je persiste et signe, cette conception de la « Révolution » violente ou pas est stratégique et ne doit plus être conçue par « nous » affectivement, mais politiquement, comme le fut l’abandon de la Dictature du prolétariat, en son temps, dont je fus aussi un acteur ému au Congrès qui la décida. Notre choix est bien politique et stratégique, mais aussi, pour les adeptes, très philosophique, car, soit nous restons cartésien et blancs ou noirs, et on abolit, soit dialecticiens, comme Marx et Engels et devront alors, revoir nos textes et concepts, pour dépasser la contradiction antagonique interne au capitalisme..

  • Abolition ou dépassement du capitalisme ? 3 août 2020 14:46, par Dartigues Jean

    Ce débat est fondateur de notre identité, enrichie des expériences historiques du communisme mondial. Je resterai sur ce fond politique : Quelle révolution aujourd’hui ? en connaissance des expériences révolutionnaires conduites dans le monde depuis Marx/Engels. Doit-on valider leur définition du communisme et laquelle ? Toute autre considération me sembleront hors sujet, car hors champ historique, donc stricto sensu relevant du domaine spéculatif de l’idéologie. Abolir l’esclavage, les privilèges féodaux, la peine de mort, etc. ? Bien sûr, il y avait nécessité d’abolir. Violence ?

    • 1) La violence dans l’histoire humaine, est toujours du côté des possédants, politique ou d’État. Les Révolutions passées se sont produites, toujours en réponse à cette violence, pour la dominer par la puissance de la masse populaire en mouvement, en armes ou pas. Révoltes ? Non, Révolution, parce que chargée de changements radicaux et de dépassement d’un état par un autre. Stratégiquement, elle est inhérente à la classe dominante et ses formes se sont modifiées, au cours de notre histoire, sous la poussée du mouvement populaire, qui lui a opposé et imposé la démocratie, les élections, des syndicats, des partis… Des structures publiques garantes, plus ou moins, selon les rapports de forces. Les deux dernières guerres mondiales, l’une, impérialiste et l’autre, fascisante, ont parachevé la victoire de la démocratie. On ne peut pas cracher dans la soupe ! Ce sont nos luttes qui y ont contribuées et sont intégrantes de ce capitalisme, que nous combattons et qui constituent les prémisses de sociétés futures. Notre peuple et d’autres, ont imposé aux états et aux possédants la non violence comme forme démocratique de transition politique, par la voie électorale. Ce sont les peuples qui ont intérêt à la non violence et à l’application, jusqu’au bout de la démocratie, comme mode de vie et de lutte. A l’oublier, nous y perdons notre âme et nous condamnerions à un non avenir.
    • 2) Alors ! Abolir ou dépasser ? Revenons aux sources, un instant. Marx/Engels, dans l’Idéologie allemande, édition bilingue des « Éditions Sociales » achevées d’imprimer le 15/04/1972 à PÖSSNECK en R.D.A. Je note, parce que le diable est dans les détails…En 1972 et en RDA. : "Le communisme n’est pour nous ni un ÉTAT qui doit être créé, ni un IDÉAL sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement RÉEL qui abolit l’état actuel. Les conditions de ce mouvement résultent des prémisses actuellement existantes". Les majuscules sont dans le texte de Marx/Engels La phrase sur les prémisses, fut éliminée de toutes les citations données par la suite, y compris, dans la tribune de notre camarade auteur, ci-dessus, qui la transforme à son gré…Et pour cause ! Car, Marx et Engels, fins linguistes, savaient bien que le verbe allemand aufheben, comme dans toutes les langues, pouvait donner lieu à plusieurs interprétations. Leur volonté de précision de prémisses préexistants règle la contradiction possible d’interprétation ; il s’agit pour eux, de la résolution d’une Contradiction antagonique, par la DIALECTIQUE. D’ailleurs, Marx et Engels auraient pu employer le concept de Révolution, qui suggérait une violence, ils ne l’ont jamais fait, ni dans le Manifeste, ni ailleurs. Abolir le capitalisme, c’est à dire le RÉEL n’est ni possible ni souhaitable ; suggérons qu’il faut : abolir l’exploitation capitaliste, pour dépasser le capitalisme.
    • 3) Nos Congrès ont validé, la traduction de : « Dépasser » en lieu et place de « Abolir ». Non pas grâce au seul talent de Lucien Sève, mais aux travaux d’une équipe d’historiens et chercheurs, dont il serait injuste de ne pas reconnaitre les qualités, ventées aux écoles de 4 mois du Parti…Cependant, c’est lui qui initia le concept de « Réformes révolutionnaires » pour valider cette démarche de transition démocratique. Notre camarade auteur, ici, plaide à charge contre le concept de « Dépassement » accusé d’attitude lente… conservatrice…réformiste…Etc.« . Il frappe fort, mais, c’est sur Marx qu’il frappe ainsi. Il faut que le P.C.F choisisse : ou la violence dite révolutionnaire, ou la transition démocratique ? C’est le seul et vrai débat et il est politique. De quelle révolution parlons-nous ?, nous communistes français ? Le dernier Congrès ne nous aide pas. Il est contradictoire en ses termes, mais sans »dépasser« la contradiction, ni la résoudre. Il le faut bien pourtant, pour, donner perspective à notre peuple. Un nouveau Manifeste serait le bienvenu, pour confirmer ce que nos Congrès précédents ont déjà validé, malgré les affres vécues pour dépasser nos affectivités, en abandonnant le concept de »Dictature du prolétariat". Nous nous devons de raisonner en militant de l’avenir et non d’un passé, certes glorieux, mais passé.

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