Guerre en Ukraine : pourquoi devoir choisir son camp dans un conflit fratricide ? Témoignage d’un français russo-ukrainien

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Avant que l’on m’accuse d’être un agent à la solde du gouvernement russe, pour les lignes qui vont suivre, qu’il me soit permis d’exposer de quel point de vue je m’adresse au lecteur.

Mon épouse est Russe, née en Ukraine dans une petite ville, non loin de Zaporojie. Son père était lui de l’ouest de l’Ukraine, tout proche de la frontière roumaine, et parlait l’ukrainien (et le roumain). Sa mère était d’Ukraine centrale, russophone. Peu après la naissance de mon épouse, la famille a déménagé sur le bord de la mer d’Azov, et c’est là qu’elle a grandi. À l’école, elle a appris le russe et l’ukrainien, et elle s’exprime parfaitement dans les deux langues. Mais à la maison, on parlait souvent le sourjik, un dialecte fait d’un curieux mélange des deux langues. Et encore aujourd’hui, en famille, avec nos enfants, c’est ce dialecte qui lui vient naturellement. Quand l’Union soviétique a disparu, mon épouse était en Russie. Elle a donc reçu un passeport russe. Son frère, qui était au même moment en Ukraine, a reçu un passeport ukrainien. Les cousins, les amis, se répartissent ainsi entre ces deux pays. Ainsi, je puis attester que les Ukrainiens et les Russes sont un même peuple. Faut-il aussi préciser que nos enfants sont franco-russes ?

Aussi m’est-il impossible d’être "pro-Russie" ou "pro-Ukraine". Le conflit, qui atteint son paroxysme en ce moment, me touche au sein de ma famille, autant dire dans ma chair. C’est de ce point de vue que je voudrais présenter ici une autre perspective. Les guerres ne sont quasiment jamais justifiables. Elles sont en revanche parfois inévitables, et toujours explicables.

Le problème ukrainien naît dans le processus bâclé du démantèlement de l’Union soviétique. Des États indépendants émergent de frontières artificielles, mais qui ne posaient pas de problèmes tant qu’elles n’étaient, au fond, que les limites administratives de régions d’un même pays. Ainsi l’Ukraine naît comme une entité pluriethnique, pluriculturelle, et multiconfessionnelle. Cela aurait pu marcher, si on avait sincèrement aidé l’Ukraine à construire son État dans un contexte aussi complexe. Et cela aurait été une belle aventure. Bien au contraire, les lignes de partage ethniques, linguistiques, culturelles, religieuses, ont été manipulées pour faire naître, puis exacerber des tensions. Pour comprendre pourquoi, il faut se reporter à un livre paru en 1997, soit 6 ans après la fin de l’URSS : "Le grand échiquier". L’auteur, Zbigniew Brzezinski, professeur à l’université John Hopkins, et ex-conseiller du président Jimmy Carter y décrit par le détail la stratégie que les États-Unis doivent adopter pour établir une hégémonie mondiale à long terme. En faisant très vite : il faut contrôler le « heartland », soit la grande masse territoriale eurasiatique. Pour cela, il faut prévenir en son cœur l’émergence d’un rival à la puissance américaine. À cette fin, une étape importante est la réduction de la puissance russe. Cela doit se faire en deux temps. Le premier est la séparation de l’Ukraine et de la Russie, selon le principe que la Russie sans l’Ukraine n’est plus une grande puissance. Cela fait, le second temps consiste en la destruction de l’État russe désormais affaibli et la séparation de la Russie en trois entités territoriales distinctes : une Russie européenne ayant perdu son accès aux ressources naturelles, la Sibérie et l’Extrême-Orient, deux États colonisés offrant le contrôle des ressources naturelles à la puissance américaine. J’insiste, tout cela est décrit minutieusement dans un livre qui se veut le programme géopolitique des États-Unis pour le XXIème siècle. Et comme l’hubris qui sous-tendait ce programme était évidente, pourquoi, alors que pas à pas nous voyons ce plan être mis en œuvre sous nos yeux, nous, européens, nous sommes-nous tus ? Alors que les conséquences tragiques à venir pour notre continent étaient évidentes. Nous nous sommes tus.

Quand les États-Unis dénonçaient un à un les traités de désarmement et installaient des missiles balistiques sur les frontières de la Russie, nous refusions d’entendre les objections russes. Quand les États-Unis installaient en Pologne des systèmes antimissiles au prétexte de se défendre contre l’Iran, personne ne relevait le ridicule du prétexte. Par lâcheté et par soumission, nous Français, nos médias, notre diplomatie, et nous tous, citoyens, avons regardé ailleurs. Et, quand en 2014 les événements se sont précipités, et que tout devenait parfaitement lisible, nous avons maintenu le silence.

Je rappellerais juste que depuis 2014 : quand l’Union européenne a exigé du président Viktor Ianoukovitch qu’il fasse le choix entre l’UE ou la Russie, il y eut suffisamment d’experts pour avertir que dans un pays où la moitié de la population avait des inclinations européennes, tandis que l’autre se sentait russe, ça ne pouvait que mal se terminer, personne ne relaya ces voix de la raison. Quand en plein soulèvement populaire, Viktoria Nuland, une diplomate, se promenait sur Maïdan en apportant ouvertement son soutien aux manifestants, nous nous sommes tus. Pourtant, de la part d’une diplomate, cette action outrepassait toutes les normes du statut diplomatique. Quand juste après qu’un accord soit passé avec le président Ianoukovitch pour des élections anticipées, celui-ci est forcé à l’exil dans une action qui ressemble fort à un coup d’État, nous nous sommes tus. Quand quelques semaines après la fusillade sur Maïdan, un médecin révèle que les autopsies faites sur les corps montrent que les tirs ne partaient pas de la police, mais d’un immeuble tenu par des forces néonazies, toujours nous nous sommes tus. Quand Viktoria Nuland, toujours elle, est prise la main dans le sac, au cours d’une conversation téléphonique avec l’ambassadeur des États-Unis en Ukraine, choisissant qui va désormais gouverner l’Ukraine, terminant même sa conversation par un « Fuck the UE », c’est encore le silence qui accueille cette scandaleuse déclaration, et ce qui la précède. Quand des milices ultranationalistes entament des campagnes d’exactions au sud-est de l’Ukraine, les victimes meurent en silence. Être pro-russe ne donne donc pas le droit de vivre ? Quand un gouvernement nie, en Europe, à une partie de sa population le droit de pratiquer sa langue, nous nous sommes tus. Quand, à Odessa, des gens sont brûlés vifs simplement parce qu’ils se sentent russes, cela ne fait l’objet que d’entrefilets et de murmures discrets. Quand pendant 7 ans, une population civile est bombardée régulièrement, là encore le silence est assourdissant. Selon les sources cela a quand même fait entre 10.000 et 13.000 morts. Quand on commémore en Europe la mémoire d’un criminel de guerre nazi, Stepan Bandera, silence encore. Imaginerait-on célébrer la mémoire de Doriot en France ? Quand le 18 février 2018, l’OSCE publie une carte des violations de cessez-le-feu montrant clairement qu’elles sont dans leur plus grande majorité le fait de la partie ukrainienne, elle n’est pas relayée dans les médias.

Bien sûr, les rebelles de Lugansk et du Donbass ont reçu le soutien de la Russie. Bien sûr, il est faux de dire que les Ukrainiens sont tous des néonazis. Il ne s’agit que d’une petite minorité, mais agissante et armée. Or, l’histoire nous dit à quel point celles-ci peuvent être dangereuses. C’est pour cela qu’il fallait s’engager fermement auprès de l’État ukrainien pour l’aider à s’échapper de l’emprise de ces milices. Au contraire, on a laissé les États-Unis et le Royaume-Uni les armer et les entraîner.

On a donc amené, nous européens, l’Ukraine à signer les accords de Minsk, et en même temps on en a rendu l’application impossible. Les milices avaient clairement prévenu qu’elles se soulèveraient, et étaient prêtes à tuer pour en prévenir l’application. Puis on demandait à la Russie d’appliquer cet accord, dont elle n’était pas partie, et alors qu’elle n’avait plus grande influence sur Kiev, puisqu’on y avait installé un gouvernement hostile. Doit-on s’étonner que les Russes ne fassent plus confiance à notre diplomatie ? Tant d’incohérence !

En 1997, George F. Kennan, qui avait été ambassadeur des États-Unis en URSS, et qui avait été l’initiateur (en 1946) de la politique de « containment » de l’Union soviétique, écrivait un article dans le New York Times pour dénoncer l’idée de l’extension de l’OTAN. Il affirmait : « L’extension de l’OTAN est l’erreur la plus fatidique de la politique américaine de l’ère post-guerre froide ». Il la considérait comme inutile, et surtout dangereuse, prédisant qu’elle créerait les conditions d’un conflit futur. Même ce grand diplomate, expert des relations États-Unis/URSS-Russie n’a pas été entendu. Nous en subissons aujourd’hui les conséquences.

Donc, aujourd’hui, nous acceptons enfin de voir qu’une guerre se déroulait depuis 20 ans sur le continent européen. Enfin, au dernier acte, nous nous réveillons au son des canons. Et nous descendons dans la rue avec des drapeaux ukrainiens, nous couvrons nos pages Facebook d’azur et de jaune. Mais pour qui ? Pour quelle partie de la population ukrainienne brandissons-nous ce drapeau ? Ceux qui se sentent Russes, qui parlent russe, mais qui sont nés sur cette terre ne sont-ils pas également ukrainiens ? En brandissant ces drapeaux, avez-vous conscience de vous engager dans ce qui est en fait, sinon en droit, une guerre civile ? Quel aurait été le sens d’un drapeau espagnol agité à Paris en 1936 ?

Je vous le dis, du cœur d’une famille russe, ukrainienne, et française, s’il faut descendre dans la rue, sur les places publiques, avec des drapeaux, alors descendez avec trois drapeaux : russe, ukrainien, et français. Descendez pour exiger de notre diplomatie qui fut grande qu’elle retrouve son rang en s’engageant pour obtenir les conditions d’un cessez-le-feu. Considérez seulement cela : quand la Russie a demandé des garanties pour sa sécurité, il y a deux mois, et que l’Ukraine ne rentre pas dans l’OTAN, il aurait suffi à la France de déclarer fermement qu’elle s’engageait à ne pas voter l’adhésion pour ouvrir le champ des négociations. Nous ne serions pas en guerre aujourd’hui. Certes, notre pays aurait été critiqué, mais ne l’a-t-il pas été lorsqu’il s’est opposé à la guerre en Irak ? Cette fois, nous avons brandi des sanctions et approuvé des livraisons d’armes massives !

Descendez avec ces trois drapeaux aussi, car Russes et Ukrainiens nous respectent, nous admirent, et nous aiment. Oui, même les Russes ! Malgré les tensions, ils continuent à nous offrir leur amitié.

Descendez avec ces trois drapeaux, en souvenir du sacrifice que tous, Russes, Ukrainiens, ont consenti pour nous libérer du joug nazi. En reconnaissance nous leur devons de les aider à mettre un terme à ce conflit, qui n’est ni le nôtre ni le leur, mais qui est né du souhait américain d’affaiblir la Russie, et par effet domino, la Chine.

Descendez avec ces trois drapeaux, enfin, car le troisième mot de notre devise est Fraternité, et que c’est pour cela qu’il faut que nous nous engagions, pour ce mot magnifique et ce qu’il représente.

Daniel Arno, informaticien
Lu sur le site Front populaire

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