Il n’y a pas de bons impérialistes, il y a des impérialistes par Nils Andersson

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Le long cours de l’Histoire témoigne que l’impérialisme résout ses contradictions par la guerre et, lorsque crises convoitises et tensions sont à leur maximum, qu’il s’agisse de conflits internes ou de confrontations entre grandes puissances, la paix reste une utopie. Il n’y a pas de bon impérialisme, il y a des impérialismes, tous porteurs de guerres.

par Nils Andersson, éditeur suisse (qui a publié "la question" de Henri Alleg après son interdiction en France)

Le long cours de l’Histoire témoigne que la guerre est une réalité et que lorsque convoitises, tensions et contradictions sont à leur maximum, qu’il s’agisse de conflits internes ou de confrontations entre grandes puissances, la paix reste une utopie.

Longtemps, la guerre fut le fait des ambitions et des égos des empereurs et des rois utilisant des armées privées ou des mercenaires vivant de massacres et de pillages. La révolution industrielle démultipliant les moyens de tuer et de détruire, la naissance des États-nations qui introduit les peuples comme une composante manipulable jusqu’au « point de faire la guerre »[1] et la rationalité capitaliste dans l’organisation de l’usine et de l’armée, annoncent les guerres « modernes » - celles de la fin du XIXe siècle : conquêtes coloniales, mercantiles et génocidaires, avec le passage des comptoirs à l’occupation de territoires pour l’exploitation des sols et des populations et celles du XXe siècle où les contradictions entre puissances impérialistes, qu’il s’agisse de l’exacerbation des rapports concurrentiels entre les États, de volontés de domination et d’hégémonie, des frustrations et humiliations de l’Histoire, se résolvent par la guerre.

Le monde du XXIe siècle n’est plus celui du XXe, la contradiction majeure, idéologique, entre bloc occidental et bloc soviétique ayant été résolue par l’implosion d’une des parties, mais dans un monde bouleversé par la mondialisation néo-libérale des contradictions inter-capitalistes vont s’intensifiant et ce sont toujours l’exacerbation des rapports concurrentiels entre grandes puissances, les volontés de domination et d’hégémonie, les frustrations et les humiliations de l’Histoire, qui constituent les risques et causes de guerres. Les événements présents en témoignent dans toute la violence de leur intensité.

Il y a des causes à tous les conflits, précisément analysées concernant les deux Guerres mondiales. Au-delà de sa condamnation, comprendre, à chaud, c’est-à-dire dans l’ignorance de données majeures, le rationnel et l’irrationnel dans la guerre déclenchée en Ukraine serait hâtif, mais les raisons des tensions actuelles datent de plus de trente ans, ce qui donne le recul pour en interpréter les conséquences. Les causes historiques et géopolitiques de la crise ukrainienne sont multiples, elles tiennent au monde slave, aux déplacements des populations et des frontières au long de l’Histoire, à la Grande Russie et à l’Union soviétique…, mais les atlantistes portent la responsabilité de trois d’entre-elles. Deux sont post-guerre froide : le maintien de l’OTAN et son élargissement dans la partie orientale de l’Europe et les humiliations infligées à la Russie après la fin de l’Union soviétique, la troisième, résultant de l’émergence de nouveaux rapports de force dans le monde comme conséquence de la montée de nouvelles puissances non occidentales qui contestent plus de cinq siècles d’hégémonie des puissances européennes et des États-Unis imposant leur domination politique, économique, idéologique et militaire au reste du monde. [2]

Il convient de préciser le sens donné à « atlantiste ». Le mot s’applique aux gouvernements des États membres de l’Alliance atlantique (l’OTAN) et au courant politique et idéologique actif et influent qu’il représente aux États-Unis et en Europe. Le Traité de l’Atlantique Nord ratifié en 1949 s’inscrit dans la logique du discours de Fulton de Winston Churchill marquant le début de la guerre froide entre les puissances occidentales et l’Union soviétique, en réponse est signé, six ans plus tard, en 1955, par l’URSS et les pays socialistes de l’Europe orientale, le Pacte de Varsovie.

De la fin de la guerre froide à celle d’un monde unipolaire

La disparition de l’Union soviétique amenant celle du Pacte de Varsovie, logiquement l’adversaire désigné n’existant plus, l’OTAN n’avait plus sa raison d’être et aurait dû être dissoute. La question fut alors posée et débattue, mais les intentions des États-Unis étaient autres, leur présence et leur influence en Europe dépendaient de son maintien. Un nouveau « concept stratégique » est adopté en 1990 lors du sommet de l’OTAN de Londres : il se fonde sur le maintien d’un potentiel de défense, la gestion et la prévention des crises. Un concept qui sera confirmé lors de la réunion des chefs d’États et de gouvernements à Rome en 1991, légitimant et pérennisant ainsi l’OTAN.

Manfred Wörner, secrétaire général de l’OTAN et président du Conseil de l’Atlantique nord, déclare alors : « L’importance qu’elle revêt (l’OTAN) et les avantages directs qu’elle apporte aux États qui n’en sont pas membres grandiront avec le temps. Mais je ne pense pas que l’OTAN doive chercher à se muer en une organisation de sécurité paneuropéenne ni, comme certains le prétendent, à devenir, en fin de compte, le bras de sécurité de la CSCE.[3] » Autre voix, celle de François Mitterrand : « L’OTAN n’est pas faite pour devenir une Sainte-Alliance » : on touche là au cœur de la question. L’OTAN est la seule alliance militaire existant dans un monde où Georges Bush annonce une ère de paix et Fukuyama la fin de l’Histoire et l’avènement universel de la démocratie. Quelle est donc sa raison d’être ? Quels sont ses objectifs militaires ? Quels sont ses ennemis ? Pour répondre à ces questions, avant d’en venir aux rapports spécifiques avec la Russie, il faut rappeler le rôle interventionniste, comme bras armé du monde occidental qu’a été durant les années 1990 et au tournant du XXIe siècle, celui de l’OTAN de la Bosnie à l’Afghanistan.

La guerre civile dans l’ex-Yougoslavie fut l’argument et le prétexte utilisé par George Bush père pour maintenir et justifier une présence militaire des États-Unis dans l’Europe déstabilisée de l’après-chute du Mur et donc, pour Washington, une Europe non en mesure d’assurer sa sécurité intérieure. La Bosnie fut la première guerre d’une OTAN qui n’avait pas tiré un coup de feu durant quarante ans de guerre froide. Le 28 février 1994, des avions US, sous mandat de l’ONU, abattent quatre avions bosno-serbes et le 1er avril l’OTAN procède à des bombardements. William Perry, secrétaire à la Défense de Bill Clinton, affirme alors : « Ce qui est en question ici, c’est la cohérence de l’OTAN, l’avenir de l’OTAN et le rôle des États-Unis en tant que leader de l’OTAN.[4] »

En 1999, les États-Unis hégémoniques et les puissances atlantiques adoptent un nouveau concept stratégique pour l’OTAN. L’objectif est, se substituant au fantomatique et inutile Comité d’état-major du Conseil de sécurité, que l’OTAN devienne le bras armé de l’ONU pour assurer la stabilité internationale. Les puissances occidentales vont alors non seulement instrumentaliser l’ONU pour mener des interventions armées sous le couvert de résolutions du Conseil de sécurité, mais, ignorant et passant outre les attributions de l’Organisation des Nations unies inscrites dans la Charte, la décrédibiliser en agissant unilatéralement comme une force armée en mesure d’intervenir partout dans le monde. Rappelons ce que déclarait en 2007 Daniel Fried, secrétaire d’État adjoint de George W. Bush puis d’Obama : « Depuis la guerre froide et son rôle régional dans les années 1990, l’OTAN s’est transformée en une organisation transatlantique effectuant des missions globales, de portée globale avec des partenaires globaux... L’OTAN est en train de développer les capacités et les perspectives politiques nécessaires pour s’attaquer aux problèmes et aux éventualités qui surviennent dans le monde entier.[5] »

L’ère de paix annoncée en 1990 fut donc une période de guerres dites asymétriques, afin d’affirmer plus encore l’hégémonie politique, économique, idéologique et militaire des puissances occidentales, une succession d’interventions militaires et de guerres lors desquelles, sous couvert de mandats différents, l’OTAN est intervenue directement ou comme force arrière en Bosnie, au Kosovo, en Irak, en Afghanistan, en Lybie, en Syrie… avec comme conséquence la tragédie de pays détruits et de populations où morts, blessé et exilés se comptent par millions. Ce temps n’est plus, l’échec en Afghanistan en scelle tragiquement la fin. Au sortir de cette phase, le monde n’est plus unipolaire, il est profondément modifié avec de nouveaux rapports de force conflictuels qui se manifestent ouvertement et qui, dépassant le cadre des contradictions capitalistes concurrentielles, représentent une mise en question de l’hégémonie des États-Unis et du monde occidental. Ainsi, selon des déclarations de Washington et de Bruxelles, la Chine est aujourd’hui considérée comme un « rival systémique » et la Russie comme « une menace existentielle. »

Dans ce nouvel état du monde, sous le label OTAN 2030 s’élabore un énième concept stratégique qui met fin à l’OTAN comme une organisation militaire mondialisée et recentre son domaine d’intervention à l’Europe, à l’Afrique et au Moyen-Orient ; les Européens se voient attribuer la responsabilité d’assurer, avec les États-Unis comme base arrière, le maintien de l’hégémonie du monde capitaliste occidental dans cette zone, Washington accordant la priorité à la zone Asie-Pacifique. Une organisation militaire ayant besoin d’un ennemi, les ennemis désignés de l’OTAN sont principalement la Russie et le terrorisme. Un conflit interétatique de haute intensité devient dès lors une probabilité d’où découle des politiques de surarmement sur les cinq continents et, au sein de l’OTAN, dans les états-majors des principales puissances occidentales, comme dans ceux des ennemis désignés, la Chine et la Russie, on se prépare ouvertement à cette éventualité.

Certes, si la guerre advenait, l’OTAN, sous la houlette des États-Unis, est la plus puissante force militaire qu’il y ait jamais eu dans l’Histoire ; mais pour des stratèges et des experts, en raison des espaces concernés, y compris l’espace spatial, de l’importance en nombre des populations engagées, de potentialités militaires en armement et en communication démultipliées et en prenant en compte la capacité de résilience et d’abnégation des peuples, la victoire est incertaine. Cela, certes, incite à garder raison, mais le déclenchement d’une guerre peut relever d’un incident incontrôlé, d’une erreur d’appréciation sur la trajectoire d’un missile hypersonique volant à Mach 7, et surtout elle comporte sa part d’irrationnel.

Ce sont là des risques majeurs de guerres inter-impérialistes dont il faut avoir conscience pour donner une chance de prévaloir à la raison, à la négociation, à la paix. Il n’y a pas de bon impérialiste, il y a des impérialistes qui, pour résoudre leurs contradictions, utilisent le pire des moyens, le recours à la puissance des armes ; leurs politiques et leurs agissements doivent être dénoncés, tel est le cas pour la Russie et son agression militaire contre l’Ukraine. Mais, cela n’exempte pas de porter un jugement sur les causes et les responsabilités des atlantistes dans cette guerre, que ce soit la parole non respectée, les politiques d’humiliations contre la Russie après la chute du Mur et sa désignation ouverte par l’OTAN comme ennemi. Ces actes et ces comportements ont conduit à la pire des issues : la guerre.

À trop humilier

Lors de la chute du Mur, deux politiques étaient possibles, celle d’une phase de transition, politique et économique, de l’Union soviétique et des pays ayant appartenu au « camp socialiste » vers les règles et les lois du système capitaliste ou celle d’une absorption brutale et anarchique à l’économie de marché. La seconde fut adoptée, volonté de Washington d’éradiquer le spectre du communisme en s’appuyant sur des opposants largement financés - les missions de récolte d’argent furent nombreuses en Europe comme aux États-Unis -, et en laissant le champ libre à tout ce qu’il y avait d’opportunistes, de corrompus, d’arrivistes, prêts à marchander et à brader leur pays et leur peuple. Conséquence, les économies des ex-États socialistes sombrent, l’impact économique de ce traitement pour la Russie est, entre 1989 et 1997, une chute du PIB de 50% et une baisse de 45% des salaires, conséquence humaine, l’espérance de vie qui était de 64 ans en 1989 n’est plus en 1993, avec une surmortalité accumulée depuis 1985 de 1,5 million de personnes, que de 58 ans. Six ans de perte d’espérance de vie en 4 ans ![6]

La volonté de soumettre fut tout aussi brutale concernant la place et le rôle de la Russie en Europe et dans le monde. Alors que le projet de Mikhaïl Gorbatchev était, avec les réformes économiques de la perestroïka, d’intégrer la Russie dans l’économie de marché capitaliste, de la faire entrer dans la Maison Europe. Alors qu’il adressait pour cela tous les signes, faisait tous les gestes, accordait toutes les concessions, que ce soit lors de ses rencontres avec Donald Reagan, sur la question atomique, avec Helmuth Kohl et James Baker, sur la réunification de l’Allemagne, avec George Bush père, en signant l’Accord Start de réduction des armes stratégiques, le projet de Gorbatchev que la Russie puisse être une puissance dans le « nouvel ordre mondial international » est pour les États-Unis et les atlantistes irrecevables. Il faut que la Russie paie le prix de la grande peur du communisme, quelles que soient ses concessions, sans ignorer dans cette politique la part des sentiments racialistes qui distinguent l’Homo europeus du slave, sous-homme et barbare (nul n’étant raciste il s’entend), excluant la Russie d’une appartenance à la Maison Europe.

Son projet politique rencontrant un écho, Gorbatchev, crise du pouvoir et ambitions personnelles, est écarté par le « coup d’État » d’Eltsine, pitre et potiche, donnant l’ordre, en octobre 1993, après avoir reçu l’accord de Bill Clinton[7], de tirer sur le parlement russe. Eltsine au pouvoir, la Russie est traitée comme une république bananière, les experts états-uniens commandent les décisions à prendre dans les bureaux des ministères, le peuple est humilié par le traitement subi et par l’avilissement du pouvoir.

Les défaites et humiliations de l’Histoire, inscrites dans les mémoires, suscitent sur des temps longs des ressentiments. Un exemple, les conséquences du Traité de Trianon, ne reconnaissant pas aux Magyars « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes »,[8] restent vivantes dans les mémoires des Hongrois et la responsabilité en est attribuée à la France et à Clémenceau, considéré comme le principal responsable du dépècement de la Hongrie. Mais naître russe ou français n’est pas naître islandais ou andorran : chez les premiers, références historiques, géographiques, économiques, culturelles, militaires, l’idée de grande puissance est dans les têtes, elle imprègne la société et comme il en est toujours, l’Histoire en témoigne tragiquement, « selon que vous soyez puissants ou misérables », l’éveil ou l’utilisation des rancœurs n’ont pas les mêmes effets et conséquences.

Ce furent-là des politiques à courte vue des États-Unis et des atlantistes. Tout bon stratège laisse une porte de sortie à l’adversaire, au risque qu’il devienne enragé, tout vainqueur avisé n’humilie pas le vaincu, les rancœurs ont la vie longue dans la mémoire des peuples. La mentalité de puissance dans leurs relations avec les autres États, même avec leurs alliés, des dirigeants politiques et militaires des États-Unis, les ont fait ignorer ces enseignements de l’Histoire. Vladimir Fédorovski, un des théoriciens de la pérestroïka, fervents tenants d’une Russie capitaliste, souligne l’importance de cette question quand il déclare lors d’un entretien[9] : L’action de Gorbatchev s’inscrivait dans une vision europhile « d’une alliance civilisationnelle entre l’Europe et la Russie, dans la tradition de Pierre le Grand… On a raté l’occasion d’une alliance historique lors de la chute du communisme. À l’époque de Gorbatchev, 80% des Russes étaient pro-occidentaux. Actuellement, c’est l’inverse. » Aveuglement de l’impérialisme devenu hégémonique. Ceci ne justifie aucune agression contre un peuple, mais à trop le sous-estimer, voire l’ignorer, c’est participer des actes que cela suscite, jusqu’à la guerre.

Sur l’élargissement de l’OTAN

Dans le moment de la désagrégation de l’Union soviétique et de la liquéfaction des états membres du Traité de Varsovie, la question allemande est centrale. Elle l’est géographiquement, le Mur symbolisant la ligne de partage entre les deux Europe, elle l’est politiquement, avec le processus de réunification de deux Allemagne, elle l’est militairement, en République fédérale allemande se trouve le plus grand nombre d’armes nucléaires au monde, armes nucléaires sous contrôle des États-Unis, cela représente une grande peur pour les Allemands s’il advenait un conflit. L’Allemagne est donc, plus que tout autre État européen, au centre du « dégel » qui précède la dissolution de l’Union soviétique. « Par conséquent » écrit Mary Elise Sarrot,[10] « si Gorbatchev avait proposé aux Allemands un échange d’armes nucléaires contre l’acceptation par l’Union soviétique de l’unification, une grande majorité d’entre eux y aurait heureusement été favorable. » Mais l’Allemagne et les Européens n’ont pas la main sur le devenir de l’Europe, les États-Unis et leurs Alliés atlantistes en décident.

L’accélération de l’éclatement du « camp socialiste » et de l’Union soviétique va faciliter la réunification réalisée en octobre 1990. Alors que son processus est en cours, en février 1990, George H.W. Bush père vient d’accéder à la présidence des États-Unis, le Département d’État interroge le gouvernement de la République fédérale « sur ce que l’OTAN ferait après la guerre froide sur le rôle et la place de l’OTAN par exemple ‘en étendant (son) champ territorial à l’Europe de l’Est’. ». Hans-Dietrich Genscher, le négociateur de la réunification de l’Allemagne, dont la position est de « prendre au mot », les déclarations de Gorbatchev, s’oppose à un élargissement de l’OTAN dans la partie orientale de l’Europe, une telle exigence étant inacceptable par ce qui est encore l’Union soviétique, le processus de réunification s’en trouverait bloqué.

C’est dans ce moment que James Baker, secrétaire d’État de Ronald Reagan, maintenu en poste par George Bush père, dans l’ignorance des plans d’élargissement de l’OTAN du nouveau président, propose et promet à Gorbatchev que « la juridiction de l’OTAN » ne s’étendra pas au-delà de ses frontières actuelles. Gorbatchev commet certes l’erreur de croire en une promesse orale, mais l’erreur est de fait sans signification : sur les instructions de son Président, James Baker fait vite entendre qu’il ne faut pas accorder attention à sa déclaration, la politique de George Bush père et des atlantistes est d’étendre l’OTAN aux pays de l’Europe orientale.

Le 3 octobre 1990, Gorbatchev signe l’accord de réunification qui intègre l’Allemagne orientale à l’OTAN, sous la garantie qu’elle sera dénucléarisée. Huit jours après la signature, le 11 octobre, George Bush remet le sujet sur la table et demande à Manfred Wörner, secrétaire général de l’OTAN, son avis « d’inclure les États baltes » dans l’OTAN, Wörner, la réunification de l’Allemagne étant acquise, accepte. Les États-Unis vont dès lors dicter à l’Europe l’élargissement de l’OTAN, l’intégration des pays de l’Europe orientale précédant toujours (sauf pour les États de l’ex-Yougoslavie), leur adhésion à l’Union européenne[11]. La Russie s’y oppose à chaque étape sans être écoutée, mais son élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie signifierait une présence de l’OTAN tout au long de la frontière occidentale de la Russie, c’est pour Moscou une ligne rouge. Il se crée là une contradiction inter-impérialiste majeure, de celles qui se règlent par la guerre.

Les atlantistes passent outre. Dès 1991, l’Ukraine devient membre du Conseil de coopération nord-atlantique, en 1997, elle signe la Charte de partenariat spécifique avec l’OTAN. Depuis 2007, la commission OTAN-Ukraine supervise le processus de son intégration euroatlantique et en 2008, l’OTAN, lors du sommet de Bucarest, se félicite des « aspirations euro-atlantiques » de l’Ukraine et de la Géorgie. En 2017, le parlement ukrainien vote une loi faisant de l’adhésion à l’OTAN un objectif stratégique, amendement qui sera inscrit dans la Constitution ukrainienne en 2019 et en 2020, le président Volodymyr Zelenski, approuve la nouvelle stratégie de sécurité nationale qui inclut une adhésion à l’Alliance atlantique.

Pour s’opposer à ce processus, le 1er janvier 2021, Vladimir Poutine demande des garanties que l’Ukraine ne soit pas intégrée à l’OTAN, Jens Stoltenberg, son Secrétaire général, fait savoir qu’aucune concession ne sera faite à la Russie sur cette question. Le 14 décembre 2021, la Russie propose un projet d’accord de sécurité européen comprenant encore et toujours, la demande de non-intégration de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN et que ne soient pas installées des bases militaires par les États-Unis dans les pays ayant appartenu à l’Union soviétique. Josep Borrell, haut représentant de l’Union européenne, déclare : « Ces délimitations des sphères d’influence n’ont pas leur place en 2022. » Quelle est la logique de considérer que refuser à l’Ukraine et à la Géorgie l’adhésion à l’OTAN est une politique de zone d’influence et que vouloir inclure ces deux États dans l’OTAN n’est pas une politique de zone d’influence ?

S’ouvre une phase de crise ouverte, les deux parties se menacent par des mouvements de troupes et des manœuvres en Russie, par le déploiement de forces de l’OTAN sur son flanc oriental et des livraisons d’armes, [12] créant une situation de tensions et de conflit. Les contacts diplomatiques entre chefs d’État et diplomates états-uniens, français, allemands, ukrainiens et russes se multiplient. Le 11 janvier 2022, lors d’une réunion du Conseil OTAN-Russie au siège de l’OTAN : « La Russie insiste pour que l’Ukraine se voie refuser l’adhésion à l’OTAN et que le déploiement des troupes et de l’équipement de l’alliance en Europe de l’Est soit ramené au niveau de 1997… Ces demandes ont été entièrement rejetées par l’alliance.[13] » Jens Stoltenberg déclare alors que « la menace d’une nouvelle guerre en Europe est très réelle. » Politique de puissance contre politique de puissance et manipulations des opinions, s’enclenche l’engrenage de la déraison jusqu’à l’irréversible, dont la Russie porte la responsabilité en envahissant l’Ukraine. Dramatique démonstration que le capitalisme c’est la guerre, dont les victimes sont les peuples.[14]

La question de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est le point focal du déclenchement de cette guerre par la Russie. Certains s’étonnent de cette opposition obstinée de Moscou et les atlantistes, banalisant sa signification, mènent campagne depuis trente ans sur le droit d’un pays à en décider lui-même. C’est omettre que l’OTAN n’est pas une alliance politique, idéologique ou économique, mais une alliance militaire, la seule dans le monde depuis 1991 ; elle revêt donc un autre sens, relève d’une autre nature et nourrit d’autres objectifs. Il n’y a pas d’alliance militaire sans ennemis, l’OTAN est dirigée contre la Russie et le risque terroriste, en quoi refuser d’avoir à ses frontières une organisation militaire qui vous désigne comme ennemi est-elle une demande inacceptable ? Quand, en 1962, Khrouchtchev a installé des fusées à Cuba pour défendre l’île contre les plans d’invasion par les États-Unis et pour dénoncer l’installation de missiles en Turquie, cela a créé la plus grave crise de la guerre froide, à aucun autre moment de la guerre froide on ne fut si près d’un conflit armé. Des fusées installées à portée de son sol étaient inacceptables pour les États-Unis, le retrait des fusées soviétiques évita la guerre, une décision saluée dans le monde. Pourquoi en va-t-il différemment dans le cas de la Russie ?

Y-a-t-il pour les peuples une autre voie que celle de la raison ?

Rien ne justifie l’agression de la Russie contre l’Ukraine, il s’agit d’une guerre impérialiste capitaliste, celle-ci doit être dénoncée et condamnée. Mais cela n’exempte pas les États-Unis et les atlantistes de leurs responsabilités dans les engrenages de cette guerre ni dans les risques de guerres de haute intensité auxquelles se préparent les États-Unis, les États membres de l’OTAN comme s’y préparent la Chine et la Russie, désignées comme puissances ennemies. Le monde de l’après post-guerre froide, hégémoniquement capitaliste, est clairement défini dans la Nouvelle vision stratégique présentée par le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées : « Avant, les conflits s’inscrivaient dans un schéma ‘paix / crise / guerre’. Désormais, c’est plutôt un triptyque ‘compétition / contestation / affrontement’. » Et de préciser : « Il n’y a plus de phases de paix, mais des phases de compétition. »[15] Même langage dans l’Union européenne quand le 16 novembre 2021, Josep Borrell, vice-président de la Commission européenne en charge de questions de sécurité, déclare : « L’ancienne distinction entre guerre et paix n’est plus valide de nos jours. Ce n’est plus blanc ou noir, il y a toute une gamme de nuances de gris qui recouvrent des situations de rivalité, de coercition, d’intimidation auxquelles il faut répondre. » Rivalité, coercition, intimidation entre puissances : il n’y a plus de phase de paix, de la cyberguerre à celle de haute intensité, c’est la guerre permanente.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie est une guerre impérialiste et elle doit être dénoncée et condamnée comme telle, mais il n’y a pas de bon impérialisme, il y a des impérialismes, tous porteurs de guerres. Le défi à relever, que seuls les peuples peuvent résoudre, car la nature de l’impérialisme ne peut changer, est d’inverser le cours et la logique des politiques de puissance qui font de la guerre une tragique réalité et de la paix une utopie.

[1] Fabian Schneider, La fin de la méga machine, Éditions du Seuil, 2020

[2] Pour cette troisième problématique, voir Y-a-t-il un autre choix que la raison, Recherches internationales à paraître n° 123.

[3] Revue de l’OTAN, vol. 39-No. 6, décembre 1991

[4] Le Monde, 8-9 octobre 1995

[5] 17 avril 2007.

[6] Référence : Projet Monet CEE/CEI/États Baltes, Après la chute du Mur, l’impact humain de dix ans de transition, UNICEF, 1999.

[7] « Bill Clinton a considéré que l’assaut par la force de la "maison blanche" de Moscou était "inévitable pour garantir l’ordre. » El Pais, 5 octobre 1993, cité par Manières de voir n° 151, 2017.

[8] 3,3 millions Hongrois se retrouvent dans d’autres frontières que celles de la Hongrie.

[9] Entretien avec Olivier Petros, Revue de la Défense Nationale, n° 838, 2021.

[10] Dans cette partie de la contribution, je me réfère à l’article de Mary Elise Sarott, professeur émérite de la Johns Hopkins School of Advanced International Studies, Comment Washington a perdu le monde postsoviétique, Rossia v Globalnoï Politike, n° 6/2021.

[11] Adhésion à l’OTAN, en 1999, la Hongrie, la Pologne et la République Tchèque, en 2004, la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie, en 2009, l’Albanie et la Croatie, en 2017, le Monténégro, en 2020, la Macédoine du Nord.

[12] Le Temps, quotidien suisse, a révélé le déploiement à la mi-janvier de forces spéciales canadiennes en Ukraine et depuis l’automne 2021, la livraison par l’OTAN de centaines de systèmes de lanceurs de missiles antichars Javelin et par une trentaine de commandos britanniques de 2000 lanceurs de missiles antichars NLAW.

[13] CBC News, 12 janvier 2022

[14] NA, Le capitalisme, c’est la guerre, Éditions Terrasses, 2021

[15] Vision stratégique adoptée par le gouvernement, présentée à la presse le 4 octobre 2021.

Voir en ligne : sur le blog de Nils Andersson

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