L’Europe est la première victime

, par  Franck Marsal , popularité : 93%

Clairement, l’occident, mené par les USA, a choisi de voir l’Ukraine envahie plutôt que de négocier sa neutralité. On a beaucoup consulté, mais rien de concret n’a été mis sur la table de négociation et donc, la négociation est restée un vœux pieux.

Premièrement, il faut constater que l’Europe est la première victime. Les marchés financiers, dont la spécialité est de compter les points l’ont immédiatement enregistré. Baisse de 3,8% du Cac 40 à Paris, hausse de 3,4% du Nasdaq à New York, ce qui tranche avec la tendance des dernières semaines où cet indice phare des valeurs technologiques américaines était en difficulté.

L’Europe a été incapable (on pourrait dire comme d’habitude) d’affirmer de manière autonome ses intérêts. Elle va être la principale victime des “sanctions” économiques annoncées contre la Russie. Elle va se trouver naturellement coupée ou a minima en difficulté pour accéder à ses ressources naturelles les plus proches, notamment sur le plan énergétique, mais pas seulement. Comme la France est simultanément en grande difficulté en Afrique, autre source possible de pas mal de matières premières, l’avenir se présente mal, en période de fortes tensions inflationnistes sur tous les marchés et même de pénuries chroniques sur un certain nombre de produits.

A mon avis, il y a plusieurs raisons à ce déroulement.

D’abord, en géopolitique, il faut toujours avoir à l’esprit que la compétition entre allié peut-être souvent beaucoup plus douloureuse que la confrontation entre ennemis, même si elle est plus policée. La croissance des forces productives n’est plus suffisante pour satisfaire les appétits impérialistes concurrents. Il va donc falloir faire de la place pour les plus voraces et l’Europe est en train de s’afficher comme une cible de premier choix.

Dans une période où l’énergie devient chère, le monde se divise en deux catégories : ceux qui en ont (les USA font partie de cette première catégorie depuis 10 ans, grâce au développement du gaz et pétrole de schiste) et ceux qui en manquent : L’Europe fait clairement partie de cette seconde catégorie, dès qu’elle est coupée des approvisionnements russes, et ce d’autant plus que sa première puissance industrielle a fait le choix aberrant de renoncer à l’énergie nucléaire.

La deuxième raison, c’est que l’Ukraine elle-même était de toutes façons au bord du gouffre. Personne ne le dit, mais tout le monde le savait. Garder l’Ukraine dans le giron occidental devenait de plus en plus difficile. L”économie ukrainienne, qui est la seule ex-république soviétique a n’avoir pas encore retrouvé un pib égal à celui qu’elle avait à l’époque soviétique ne tenait que grâce aux chèques réguliers accordés par le FMI. Ces crédits étaient accordés – pour des raisons politiques – avec beaucoup plus de largesse que ce qui a été concédé aux autres pays, comme la Grèce. Mais cela ne pouvait pas durer. Cette situation financière était intenable. Le coup d’état de Maïdan avait privé l’Ukraine d’une bonne partie de ses débouchés en Russie et constitué un choc économique redoutable pour une économie fragile. La liberté de visas accordée par l’UE a de plus saigné l’Ukraine d’une partie de sa jeunesse. Beaucoup d’Ukrainiens ont fui l’Ukraine bien avant l’arrivée des chars russes.L’ouverture du gazoduc NordStream2 en réduisant les débits de gaz transitant par l’Ukraine (pour lequel l’Ukraine reçoit des paiements substantiels) allait porter le coup de grâce à l’économie ukrainienne. La restructuration devenait inévitable à court terme, et vu la fragilité du pouvoir ukrainien, celui-ci n’aurait probablement pas résisté longtemps à une telle politique. Et, ni l’UE ni les USA n’avaient l’intention de payer durablement ni d’investir massivement dans un pays à la structure politique et sociale aussi fragile. Comme le disait Jacques Chirac, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. Si on examine avec un peu de recul la politique de l’occident vis à vis de l’Ukraine, le mot qui me vient à l’esprit, c’est cynisme. L’occident (et particulièrement les USA) s’est servi de l’Ukraine pour contenir la Russie, il la jette comme un mouchoir usagé désormais. Leçon à retenir pour tous …

La troisième raison est que la crise actuelle ne coupe pas seulement l’Europe de ses meilleures ressources énergétiques possibles, elle coupe également l’Europe des nouvelles routes de la soie portées par la Chine. Et là encore, c’est l’Europe qui va en être la principale victime, bien davantage que la Chine ;

Pourquoi ? Et bien, les routes de la soie ne seront pas coupées à leur origine, mais à leur extrémité. L’Europe sera privée des sources d’énergies et de matières premières russes, qui devront donc être adressées vers l’Asie, De même, l’accès aux composants et produits industriels chinois devra passer par des routes maritimes largement contrôlées par les USA. L’Europe sera doublement dépendante des USA.

A l’inverse, la Russie ne sera pas privée de débouchés pour ses matières premières ni son énergie, puisque son principal client est désormais la Chine. Quant à la Chine, elle conserve l’accès à des marchés certes jeunes et immatures, mais qui sont les zones au développement démographique et économique le plus prometteur du monde : l’Asie centrale et du sud, l’Afrique, et dans une moindre mesure l’Amérique latine.

Les routes de la soie n’ont pas pour seul objectif de desservir l’Europe, celle-ci est un débouché à haute valeur ajoutée, compte tenu de la richesse actuelle de ce continent, mais à faible potentiel de développement.

L’Asie compte en 2019 4,6 milliards d’habitants (60 % de la population mondiale), dont plus de 2 milliards ont moins de 20 ans. Selon les projections de l’ONU (https://population.un.org/), d’ici à 2045, la population mondiale devrait augmenter de 1 687 millions de personnes. La population de l’Asie et de l’Afrique augmentera de 1 552 millions de nouvelles personnes, soit la quasi-totalité de l’augmentation mondiale et plus de 3 fois la population totale actuelle de l’Union Européenne.

Qui sera le plus en difficulté ? La Chine coupée de l’Europe ? ou l’Europe, coupée de l’Asie ?

Une fois les connections entre Russie et Europe coupées ou réduites, quelles seront les routes commerciales accessibles pour l’Europe pour accéder aux marchés asiatiques ? Par voie terrestre, si on ne passe pas par la Russie, il faut passer par la Turquie. On comprend pourquoi l’Allemagne a tenu à ne pas fâcher Erdogan. Ensuite, il y a la voie maritime du canal de Suez, qui emprunte ensuite la Mer Rouge et le Golfe d’Aden. Zone instable, fragile et déjà très empruntée. Zone qui sera demain bordée de géants, à commencer par l’Égypte dont on prévoit qu’elle compte 150 millions d’habitants en 2045.

L’Amérique n’a pas fait mystère de son projet de “pivot vers l’Orient”, qu’elle nomme officiellement région “Indo-Pacifique”. Pour pouvoir se tourner vers cette zone, il fallait au préalable que les USA s’assurent que l’Europe qui cessait d’être la priorité de son investissement géopolitique et militaire ne devienne pas un concurrent ni ne tombe sous la coupe de son ennemi désigné, l’Eurasie Sino-russe. Grâce au pourrissement final de la crise ukrainienne et avec le soutien des idiots utiles du moment, le couple Scholz-Macron, c’est fait. L’Europe est sur la touche (pour le dire gentiment) comme acteur du jeu géopolitique mondial pour les 20 ou 40 ans qui viennent.

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