« L’art de perdre » de Alice Zéniter

Mais vous aurez gagné, si vous lisez ce livre ! Riche, très bien documenté, une critique n’ose employer le mot « chef d’œuvre » ? Moi j’ose.

Prêté par une amie, nombreux prix, Inter, Renaudot, Goncourt… je ne l’ai pas lu vite, j’étais frappée par la justesse de la vie de cette famille algérienne, le père « harki » qui n’en était pas un ? Un doute. Comment cette auteure pouvait-elle si bien connaitre cette histoire trouble et douloureuse de l’Algérie ? J’ai donc cherché et compris : père algérien, mère française.

Ce livre touche forcément le vécu de l’auteure.

Le grand-père, Ali, kabyle, avec une machine miraculeusement trouvée, réussit à faire de l’huile avec ses champs d’oliviers : la prospérité pour la famille. Mais la guerre de 39-45 vient interrompre son travail. Il part combattre pour la France, puisque l’Algérie est française ?

A son retour, les temps ont changé. On parle d’indépendance et le FLN recrute, il menace les récalcitrants, pille et tue parfois. Ali ne soutient pas leur combat. Et quand les menaces se font plus précises, et les meurtres, il choisit de fuir son pays. Il arrive en France : c’est le camp de Rivesaltes, pendant de longs mois. Il ne travaille pas, « les bras d’Ali pendent le long de ses flans, inutiles et flaccides ». Il ne dit rien. Il attend.

Mal logés, une espèce de tente où s’engouffre le froid l’hiver. Des enfants naissent, Hamid, puis Daniela… Après Rivesaltes, la famille découvre le confort des premiers immeubles à loyer modéré, l’eau chaude et la salle de bains ! Et surtout, les enfants vont à l’école. Hamid, l’ainé traduit les « papiers » de l’administration pour toutes les familles ! Il se marie avec une française et coupe le lien avec le « quartier ».

C’est sa fille, Naïma, qui pose les questions sur ce grand-père, la famille, mais personne ne sait ou ne veut répondre. Belle, intelligente, cultivée, des études aux Beaux Arts, elle travaille dans une galerie. Elle est chargée de faire un reportage sur un peintre algérien, Lalla. Ils ont des discussions passionnantes. Il est plein de colère envers les jeunes : « Bien sûr, la lutte de classes ! On vous a fait croire que ces mots-là étaient creux, poussiéreux… et en guise de « modernité » le retour de l’ethnique ! La question des communautés à la place des classes ! ».

Naïma fait le voyage, elle ira dans la région des « terros » (pour terroristes du FLN) où vit la famille. Mais a-t-elle retrouvé la paix ? Son cousin Ifren, qui la conduit et l’accompagne, cite un poème de Elisabeth Bishop : « Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître J’ai perdu la montre de ma mère… des maisons, deux rivières, un pays »

Naïma a-t-elle perdu l’Algérie ? Naïma reviendra t-elle en Kabylie ? Ce roman m’a passionnée. Il m’a rappelé un pays que j’ai connu, que j’ai aimé, de 1959 à 1963. C’était mon premier poste d’institutrice). Cette expérience m’a formée politiquement : je suis devenue communiste ! Et ce livre bouleversant apporte un éclairage sur les luttes actuelles, au danger de ces manifestations qui se servent de l’antiracisme pour communautariser les luttes et éviter la lutte de classes, qui est celle que les communistes doivent mener en priorité avec TOUS les exploités, français et immigrés.

Mireille Popelin

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