La scieuse de bois du train Evian - Lyon histoire de retraite...

, par  Mireille Popelin , popularité : 56%

Cette nouvelle change un peu de nos textes politiques, mais illustre la nécessité de défendre becs et ongles la retraite !

La scieuse de bois du train Evian -Lyon Part-Dieu

Elle avait surgi derrière moi, qui,essayait de hisser ma valise dans le train.

Attendez, madame, je vous aide ;

Le jeune homme, à mes côtés, était visiblement tout prêt à me rendre ce service. Mais la voix impérative de cette femme le dissuada. Elle souleva ma lourde valise avec une facilité surprenante.

Je la remerciai et m’assis sur un siège à deux places, ma valise contre le siège.

La femme s’assit en face de moi :

ça vous ennuie pas que je me mette là ?

Bien sûr que non !

Je l’observais : grande, mince, presque maigre. Age ? Plus de soixante ans. Le visage bruni par le soleil, aux traits réguliers derrière le masque Covid qu’elle remonte sans arrêt.

Elle a une tenue « flashing » pour employer l’expression des « influenceuses »mode : anorak rouge vif, matelassé et un pantalon jaune orangé ; ses cheveux sont mi-_longs, teints en blond, les pointes sont abîmées. Elle ouvre nerveusement sa petite valise-sacoche d’un rouge carmin.

Vous allez à Lyon ? me demande-t-elle.

Ma réponse affirmative est brève. Je sens chez cette femme une tension, un besoin d’exploser un trop plein de paroles. Les mots jaillissent de ses lèvres, elle a besoin d’une écoute. Elle m’intéresse.

Oui, moi aussi je vais à Lyon. Mais après, je prends le train de Lille. J’ai pas beaucoup de temps ! Vingt minutes, vous croyez que je vais y arriver ?

Mes réponses sont brèves, rassurantes.

Je suis venue chez mon ami. Il habite près d’Evian. Dans une grande maison…Bof…Il passe son temps à la réparer, cette maison ! Il travaille tout le temps ! Comme je lui dis « tu travailles autant que quand tu étais au boulot ! C’est pas une vie ! Tu te fatigues, tu es tout maigre ! Tu as mauvaise mine ! Tu vas être malade ! j’ai pas raison ?

J’opine de la tête.

Vous savez, madame, quand on travaille comme nous, on a besoin de notre retraite, on est plus fatigués que ceux qui sont assis toute la journée, dans leur bureau hein ?

Je hoche la tête, sans approuver totalement.

Le TER est tout neuf, confortable, la région a fait des efforts, enfin, pour le confort des voyageurs. Ma voisine apprécie ce confort.

C’est pas toujours comme ça ! Remarquez, j’ai pas l’habitude de voyager. A la gare de Lille, i-m’on dit qu’avec un supplément minime, je pouvais prendre un billet de première classe ! Vous vous rendez compte, madame , moi, en première classe ? J’en ai pris un. C’est la première fois !

Les voyageurs écoutent, amusés, un jeune couple qui fera le voyage avec nous jusqu’à Lyon et un homme d’une soixantaine d’années, vivement intéressé par l’histoire de ma voisine. Elle continue :

Alors, j’ai dit comme ça « il faut que je m’habille ! Moi, j’aime pas m’habiller en mémé. »

Elle me jette un coup d’œil, un peu gênée :

Je dis pas ça pour vous, madame ! Moi, je suis à la retraite depuis dix ans. J’ai bientôt soixante-dix ans . je veux pas m’habiller en mémé. J’ai acheté cet anorak, je l’ai payé soixante euros ! C’est cher pour ce que c’est non ? C’est mal cousu, regardez, les fils qui dépassent ! J’ai aussi acheté une valise-sacoche. Elle est belle, non ? Y a des poches devant, derrière, pour mettre mon pass, mon billet.
C’est vrai qu’elle est pratique, dis-je.

Elle se penche vers moi :

Je vais retourner à Lille. Vers ma sœur. Elle m’a trouvé une petite location pas chère, moi, j’ai pas besoin d’une grande maison ! Pfft…Chez Claude, je passe mon temps à nettoyer, à faire la cuisine pour ses enfants ! Claude, je l’ai connu au mariage de ma nièce, c’est un oncle du mari. Alors, j’suis venue habiter avec lui. Mais je lui ai dit : « t’arrêtes de travailler tout le temps, moi je veux voyager un peu, visiter, je connais rien de rien !

J’approuve d’un hochement de tête .

Vous comprenez, non seulement il a réparé la maison de ses parents, mais maintenant, son fils veut construire une maison sur son terrain. Les Italiens, i-sont comme ça ! Après le fils, ce sera la fille ? On n’en finit plus !

Elle tire nerveusement sur la fermeture éclair de sa valise carmin, elle sort son pass, l’observe, puis son billet, remet tout en place ;

Vous comprenez, madame, moi, je suis fatiguée. Si vous saviez, vous pouvez pas deviner mon métier !

Elle sourit, m’interroge du regard ;

Personne devine ! Même le chirurgien !

Je lève les sourcils : « le chirurgien » ?

Oui, je vous explique : je suis scieuse de bois ! EH oui !

Le couple de jeunes écoute, ébahi. L’homme, à côté de la scieuse, a tourné la tête vers elle.

Eh oui ! Mes frères travaillaient dans cette scierie. Moi, ça me plaisait. Alors, j’y suis allée. I-m’ont pris ! Vous savez, faut pas chômer, pour scier (son bras droit mime le va et vient) il faut aussi se caler, comme ça (bras et jambes gauches) . C’est fatigant à force ! je me suis déglinguée l’épaule, le bras, i-flottait presque. Fallait opérer. Le chirurgien, il a regardé mon métier : « ça alors, c’est la première fois que je vois ce métier pour une femme » !

Les voyageurs écoutent, bouche bée.

Ben, fallait travailler, nous on était huit enfants ! Alors, fallait travailler. On pouvait pas continuer à l’école. C’était comme ça ! Bah, l’école, ça sert à rien . J’ai su tout de suite scier, madame !

Je fais une moue dubitative.

Ouais, ça sert l’école, pour d’autres métiers. Vous faisiez quoi madame  ?
J’étais institutrice. L’école m’a bien servi ! Elle sert toujours.
Oui, oui bien sûr, si vous étiez ins-ti-tu-trice !
Elle détache les syllabes avec une sorte de respect.

Mon neveu est marié avec une institutrice. Je l’aime pas beaucoup. (elle grimace) Elle s’en croit ( expression qui signifie « elle est prétentieuse », les jeunes diraient « elle s’la pète » ) Mais vous, vous n’êtes pas pareille.
Nous arrivons à Bellegarde, Changement de train. Le jeune couple monte dans la même wagon que nous. Visiblement, ils sont intéressés par la scieuse de bois ! Elle reprend :

Vous savez madame, ça m’a musclé le bras droit de scier tout le temps !

Elle retrousse sa manche et fait sortir son biceps, incroyable, une boule de muscles qui sort du bras long et maigre.

je suis musclée de ce bras, plus que l’autre. Enfin ! J’ai arrêté après l’opération, et on m’a trouvé un travail, à l’université, technicienne de surface, je m’occupais des bureaux, nettoyer quoi. La direction m’a dit « Et si vous passiez le concours ? Vous seriez titulaire, fonctionnaire d’Etat ? »

Moi ? que j’ai dit. Mais je ne suis pas capable !

Ma sœur m’a dit :

Bien sûr que tu es capable !

Et l’auditoire approuve quand je dis

Bien sûr que vous étiez capable !

Alors j’ai regardé ce qu’il fallait savoir. Mon fils m’a aidée, parce que mon fils, il a fait plus d’études que moi. Il a un CAP de gestion comptabilité, il dirige une équipe de onze ouvriers dans sa boîte, en Bretagne. Avec sa femme, ils achètent une maison…

Je remarque que cette femme issue de la classe ouvrière, a la réaction classique « rejet de l’école » parce qu’elle n’a pas fait d’études mais en fait, elle a voulu que son fils, lui, fasse des études. C’est une attitude que l’on observe souvent.

Viviane remonte son masque, je remarque les yeux noisette dorés, cette femme est encore belle. Elle reprend son récit :

Mais on se voit pas souvent. Il me dit de venir, mais moi, j’ai pas l’habitude de voyager…J’ai travaillé pour l’examen , et j’ai réussi ! C’était pas difficile. J’ai terminé fonctionnaire ! Finalement, j’étais capable !

Moi, avec l’approbation de l’auditoire :
Bien sûr que vous étiez capable !

C’est à cause de mon bras. Fallait que j’arrête de scier ; j’avais le certificat du docteur pour arrêter. Alors, maintenant, je veux profiter de la vie ! Je l’ai gagnée ma retraite non ?

Oh oui, vous l’avez bien gagnée ! Et vous avez raison, il faut profiter de la vie, de votre nouvelle vie.

Un éclair de tristesse passe dans les yeux de Viviane ;

Mais Claude ? Il veut pas changer. Il va se trouver une autre » bonne amie » ( vieille expression que l’on entend encore chez les paysans ) . Je vais rester près de ma sœur …je verrai bien.

Elle a repris sa valise carmin, ouvre et ferme les pochettes, examine son pass, son billet.

Une contrôleuse passe. Elle tend son billet.

Mais madame, vous n’êtes pas à votre place, vous avez un billet première classe !
Oh je sais. Mais moi, je suis bien avec cette dame, je veux rester avec elle.
La contrôleuse sourit et s’en va.

Viviane est de plus en plus fébrile.

Faut que je change à la Part-Dieu. J’ai dix-huit minutes , c’est juste ! si je trouve pas le train de Lille !

Vous allez y arriver ! Il suffit de demander à un agent, ou bien de lire les tableaux de correspondance !

La voix SNCF annonce notre arrivée mais manque de chance, elle ne peut annoncer les voies des correspondances !

Cette fois, Viviane est affolée .

« Nous allons vous aider » promettons-nous à Viviane.

Le train s’arrête, Viviane descend la première, nous lui indiquons le tableau des correspondances. Elle court , saute même, se retourne :

Au revoir madame ! On a bien parlé ! ça m’a fait du bien . Merci !

Bonne chance, et profitez bien de la vie !

Elle court, elle court Viviane. Je pense au poème d’Aragon

« Ce qu’on fait de vous hommes femmes
 
Ô pierres tendres tôt usées
 
Et vos apparences brisées
 
Vous regarder m’arrache l’âme »

Elle court, elle court, Viviane. Je ne sais pas si elle va réussir à se libérer, à profiter de sa nouvelle vie ; je le lui souhaite de tout mon cœur.

Le jeune couple l’a regardée comme moi, courir et sauter. Il a semblé très intéressé par cette scieuse de bois.

« Les voyages forment la jeunesse » dit-on ;

Ils forment aussi la vieillesse !

Je n’oublierai pas Viviane, la scieuse de bois.

Je ne sais pas si elle va réussir à se libérer et profiter de sa nouvelle vie. Je le lui souhaite de tout mon cœur

Mireille Popelin

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