L’éternel défi.
Le simple travail et la complexité du capital

, par  Francis Velain , popularité : 91%

« Les choses ne sont jamais simples. Il est bon que, depuis plus de trente ans, on insiste sur la nécessité de les mettre en relation, de les articuler et de tirer du tout autre chose que la juxtaposition des choses séparées. C’est la vogue et le succès des théories de la complexité. Dans la foulée, tout ce qui est simple apparaît simpliste et périmé ; le vocabulaire savant met en avant le non-linéaire, le non-différentiable, le non-déterministe, et les moyens d’information y font largement écho. Donc il est temps de faire l’étude et l’éloge de la simplicité ». Jean-Pierre Kahane. 1926 – 2017. Mathématicien et communiste. Membre de l’académie des sciences.

Plan de l’article
Le besoin bien compris d’apprendre du passé
Le capital de Marx, dialectique du simple ou du complexe ?
Quel simple pour comprendre l’histoire des hommes ?
Le simple des sociétés de classes
Le simple de l’analyse marxiste du Capital.
Le simple de la finance et de l’actionnariat du XXIe
PCF : Par où et quoi commencer
A quel titre le monde salarial est tout simplement légitime à devenir hégémonique ?

« Les choses ne sont jamais simples. Il est bon que, depuis plus de trente ans, on insiste sur la nécessité de les mettre en relation, de les articuler et de tirer du tout autre chose que la juxtaposition des choses séparées. C’est la vogue et le succès des théories de la complexité. Dans la foulée, tout ce qui est simple apparaît simpliste et périmé ; le vocabulaire savant met en avant le non-linéaire, le non-différentiable, le non-déterministe, et les moyens d’information y font largement écho. Donc il est temps de faire l’étude et l’éloge de la simplicité » . Jean-Pierre Kahane. 1926 – 2017. Mathématicien et communiste. Membre de l’académie des sciences.

Le besoin bien compris d’apprendre du passé

Marx considère la marchandise comme « un objet extérieur, une chose qui, par ses propriétés, satisfait des besoins humains de n’importe quelle espèce. Que ces besoins aient pour origine l’estomac ou la fantaisie, leur nature ne change rien à l’affaire ». Même la consommation, l’usage de cette chose, importe peu ici à Marx. [1].

Cette définition ne dit rien de la forme de la propriété, ni du propriétaire de la « chose », de la nature et de l’organisation du travail qui en ont permis la fabrication. Elle n’est liée à aucun mode de production précis. Elle suggère seulement, discrètement, qu’elle est une possession privée et que son propriétaire veut s’en séparer contre d’autres. Marx explore par la suite et minutieusement toutes les questions ainsi ouvertes au cours de l’histoire, jusqu’au mode de production du capital…

La marchandise n’est pas le premier objet d’étude de Marx dans le Livre 1 du capital par hasard… Sa profusion, quantitative et qualitative, différencie immédiatement aux yeux du Candide le nouveau monde en marche, le capital, de l’ancien, le féodal. La production explosive de la marchandise, cache donc le grand secret du capital. Ici le Candide doit ouvrir les yeux s’il veut le percer en prenant garde de ne pas se faire éblouir par telle ou telle de ces marchandises [2]

La définition de Marx implique une histoire de la marchandise, c’est-à-dire une histoire des hommes qui en possèdent. Le passé qui inventa la marchandise oblige toujours les hommes du capital moderne sur bien des points et plus qu’ils ne l’admettent. [3]

On ne peut faire table rase du passé dit-on souvent ! L’expérience le démontre…. La cause du fait, de ses effets mérite toute de même d’être prise en considération en théorie. Nous avons une immense chance. Le simple reste en mémoire, en action et mouvement dans le présent le plus sophistiqué, le plus apparemment compliqué, le plus systémique [4].

L’analyse dialectique de toute problématique doit s’appuyer sur la connaissance du passé qui a conduit au présent. Le passé ne s’invente pas, il se redécouvre plus ou moins.

Il n’y a pas démarche dialectique sans prendre en compte les conditions initiales. Les catégories de Marx ne sont pas totalement compréhensibles sans connaissance de celles d’Adams Smith… La dialectique rejoint le calcul des intégrales mathématiques dans le besoin de prendre toujours en compte des conditions initiales. Ces conditions sont décisives. En mathématique, et via l’analyse dialectique, en politique, en économie, en Histoire, dans le règne du vivant comme en physique, il n’y a ainsi aucun résultat, ou réalité, qui puisse faire « modèle ». Mais il y a des procédures, des méthodes, une grille de lecture, des lois qui dictent, explicitent le calcul à opérer, le raisonnement à mener en toutes circonstances. L’universel est dans l’analyse ou la conduite pratique de l’enchainement, de la succession des faits, des étapes, des résultats intermédiaires, pas dans le résultat en soi.

Concernant la marchandise moderne, les conditions initiales sont simples. « La chose » produite doit correspondre à un besoin avéré : réel et en état de solvabilité, d’être échangée. Sans cette double condition, ces conditions initiales, le capital ne peut déployer sa logique. La production est première mais elle est conditionnée par la nécessité d’être attentive aux besoins sociaux. [5]

Le capital de Marx, dialectique du simple ou du complexe ?

Dès le 1er chapitre du livre 1 du capital, Marx pense dialectiquement. Il le fait singulièrement et redoutablement tout au long de ce premier tome. Il fait l’histoire de tout. Du concept d’être productif à l’évolution des méthodes d’extorsion du surtravail, du système technique et de la machine, à l’organisation du travail en passant par les réglementations et les lois, l’évolution des ressources d’origine humaine (les moutons élevés à dessein en Angleterre pour leur laine remplacés par du coton cultivé en Inde et même la disponibilité d’une certaine main d’œuvre…) ou naturelles devenues accessibles ou de moins en moins (découvertes ou difficultés grandissantes d’exploitation des gisements miniers...) ; Et il tente de montrer comment tout cela interagit et fait évoluer les conditions initiales que trouvent les hommes pour subvenir à leurs conditions d’existences qui elles aussi ont donc une histoire.

Il sait et ne cache pas que son travail de critique analytique et dialectique de l’économie politique du capital a pour objet un système complexe et rebouclé, cybernétique diront certains. Complexe du fait de la quantité des acteurs et d’autres facteurs à considérer qui interfèrent sur la vie économique. Rebouclé car la Production (Livre 1) et circulation (Livre 2 et 3) font cycle. L’économie est un système dynamique cyclique ; Un tout historique dont la régulation, la stabilité, l’asservissement autour d’un point équilibre ou d’une dynamique de développement est posée de fait [6].

Dans le cycle du capital, la « chose » ne parvient à jouer son rôle de marchandise qu’en se faisant acheter. La « chose » non vendue est du travail perdu. Le capital initial est consommé inutilement. La chose vendue justifie sa fabrication et se transforme en capital. Le mode de production à deux limites. Il accumule ou pas du capital.

Pour saisir le comportement de ce système qui produit ou pas du capital en fabriquant des choses-marchandises, il faut définir ce qui est dominant, fait moteur, et ce qui est déterminant, qui influence fortement la dynamique systémique, sollicite fortement le dominant, le moteur. Marx est amené en toute logique à faire du travail vivant le dominant, et de la durée de travail, du surtravail, des moyens et de l’organisation du travail, du taux de profit les facteurs les plus déterminants à considérer.

Tout fonctionne mécaniquement à l’insu des acteurs sociaux, bien que leurs besoins et leurs capacités à échanger la chose-marchandises soient de redoutables juges de paix. L’ouvrier et l’ensemble de sa classe sont doublement aliénés : au sens philosophique classique puisqu’ils doivent se séparer de la chose qu’ils créent et qui produit la propriété – le capital - qui les exploite. L’ouvrier et le capital (et leurs classes) sont ainsi tous deux aliénés de concert par le mode de production. L’un en regard de l’autre ; Contraints l’un et l’autre par l’exigence d’un échange réussi de la chose-marchandise afin que le capital se renouvelle et s’accroisse [7].

D’où l’importance d’échanges équitables des choses-marchandises. Ce qui implique de savoir et de pouvoir en mesurer la valeur de manière objective, d’avoir un étalon commun à tous les acteurs, et interdit de fait une quelconque subjectivité [8] à l’occasion de l’échange…. Tous les modes de production n’ont pas eu cette capacité. Ce savoir, ce pouvoir ont une histoire. Un Marx ou un Adams Smith et d’autres savaient qu’Aristote avait saisi l’importance de ce principe, en lien avec la monnaie déjà existante, sans réussir à en proposer une réponse satisfaisante. Cette équité dans l’échange a une histoire !

Quel simple pour comprendre l’histoire des hommes ?

J’ai considéré que le travail vivant était dominant, décisif. Cela n’est-il pas en contradiction avec le fait politique que l’histoire des hommes et de leur société n’est rien d’autres que l’histoire de la lutte des classes ? Ou encore avec mon autre affirmation qu’au cours du cycle économique se joue une production de capital ?

Les deux objections sont levées, (Plus précis que dépassées qui laisse à penser que le passé n’a plus d’emprise, peut s’oublier) dès lors qu’on mesure que l’objet de la lutte des classes renvoie au travail et à la propriété des choses, et que le capital est du travail [9], du travail non pas vivant, mais ne vivant plus. Ce capital a la valeur d’une chose-marchandise contre-cédée [10] et dont la valeur a été évaluée et prise en considération plus ou moins précisément à l’occasion de l’échange sur le marché : Par la magie d’une marchandise singulière qui ne vaut pas pour elle-même, c’est-à-dire non pas relativement à chaque autre, mais comme équivalent général pour toutes les marchandises c’est-à-dire comme étalon pour toutes les autres que lui.

Aucune autre marchandise ne peut dès lors devenir une entrée théorique à la compréhension de l’économie politique. Le travail aussi dominant soit-il ne peut changer cette donne et par là aucune marchandise n’acquiert ni par sa « valeur », ni sa diffusion, sa méthode de production, plus d’importance que d’autres du point de vue systémique. Dès lors qu’un étalon « équivalent général », exprimant la valeur produite par le travail selon une théorie scientifique correctement établie, est choisi socialement - pour un certain nombre de caractéristiques et considérations pratiques à l’échelle des hommes - toutes les autres marchandises restent des marchandises.

Mais à quelles conditions un étalon dit-il quelque chose de la mesure qu’il représente. Quelle longueur a le mètre-étalon ? Un mètre ? [11] Une pièce de 1 euros ne dit rien de la valeur d’un euro… Un équivalent général a toujours deux faces : son corps matériel et la mesure qui définit la valeur qu’il représente. La science moderne définit la durée de la seconde à partir de constantes universelles : la vitesse de la lumière, les « pulsations » atomiques de certains atomes… Difficile encore à ce jour de mettre en guise d’étiquette une horloge atomique sur chaque marchandise….

Si l’histoire de l’équivalent général en économie commença à s’écrire très tôt, c’est donc sans surprise, avant tout sur son corps matériel que l’attention des hommes se porta, dans une singulière confusion avec les rôle sociaux et économiques pour lesquels il est inventé. Notre rapport à l’argent reste imprégné de cette histoire d’un équivalent général jugé et choisi pour son corps avant tout : entre facilité de divisibilité, exigence de durabilité, de non-consommation, de difficulté de copiage ou de production, d’encombrement et finalement de degré de confiance politique à son égard. Le monopole régalien de la « frappe » de monnaie métallique de métaux rares et difficiles à exploiter, à accroitre s’imposa très tôt.

Quand les hommes décidèrent qu’il était nécessaire de favoriser et multiplier l’usage monétaire, le corps de la monnaie métallique du passé devint un handicap. Ils décidèrent de mettre et stocker le précieux métal sous forme de lourds lingots et mirent au point des supports de remplacement, « intermédiaires » et gagés et de plus en plus subtils [12]. La monnaie fit son office sur la base d’un signe numérique visible sur son corps, et non plus par son poids, sa composition… Mais il fallait un pouvoir capable de garantir la valeur ainsi représentée…. Il y a de nombreuses conditions initiales à l’émergence de la monnaie telle que nous la connaissons [13]

A priori, l’homme semble pouvoir en changer et même l’abandonner à tout moment nous dit Aristote. Il a à la fois raison - sur la forme, la nature de cet équivalent et tort - devant la flèche du temps [14]. Dès son époque, l’invention de la monnaie avait commencé à modifier les conditions initiales qui s’imposaient aux hommes de son temps. La monnaie une fois inventée n’a jamais été abandonnée bien que les communautés humaines aient pu s’agrandir ou se recroqueviller.

Grace à cette inventivité sociale en matière de monnaie, le capital a commencé à advenir, à s’accumuler sous une forme facile à investir dans le secret des propriétés privées, en dehors du régalien qui avait droit de frappe. Jusqu’alors pour l’essentiel on était riche de marchandises accumulées, plus ou moins ostentatoires, pouvant frapper les esprits subjectifs, et conservées à titre de trésor, de réserves. Mais finalement, ce capital bien plus malléable qu’une statue d’Athéna recouverte de plaques d’or, reste une mémoire, une créance sociale d’une durée d’un travail figé, passé, accumulé et accumulable, du travail comme en signifient et en témoignent autrement les autres marchandises d’un trésor quelconque.

Le marché est quant à lui advenu du développement et de la croissance des échanges en transformant un troc initial qui en est la condition initiale. Ce troc n’apparait qu’à partir de la capacité des hommes à produire des « choses » différentes selon leur environnement et en surplus là où elles sont rendues disponibles sur des routes déjà commerciales parfois longues qui se jonchent d’étapes facilitant bien des commerces de proche en proche ou à longue distance.

Le passé est un horizon qui recule à mesure qu’on le scrute ! Pour que tout cela émerge et finalement s’agrège, fasse système, il aura fallu l’apparition de beaucoup de conditions initiales. Le point de départ ? Un niveau d’efficacité productive du travail supérieur à la simple reproduction des conditions d’existence de la communauté. Ce n’est qu’alors qu’une division sociale spécialisée du travail peut naitre et favoriser les conditions d’émergence de classes sociales et donc de leurs disputes au titre d’intérêts particuliers dans le cadre d’un certain intérêt général gage de la cohésion de la communauté. Le travail put alors devenir une affaire privée tout en restant un défi communautaire. La propriété ne se résuma plus au territoire communautaire.

Le simple des sociétés de classes

Dès lors qu’un homme domine la propriété de certaines « choses », il peut posséder des conditions initiales suffisantes pour dominer d’autres hommes, il acquiert le pouvoir de s’approprier une part du travail d’autrui. « Comme M. Dühring s’est lui-même interdit d’expliquer la domination sur les hommes par la domination sur les choses, il peut se livrer de nouveau à un coup d’audace et l’expliquer sans façons par sa chère violence. La richesse comme dominatrice des hommes, c’est le “ vol ”, et nous voici revenus à une édition aggravée de l’antique refrain de Proudhon : “ La propriété, c’est le vol ”. Engels – Anti-Dühring

En Europe occidentale, la propriété de la terre fut ainsi une réalité décisive pour le travail des millénaires durant avant de s’effacer jusqu’à céder devant la propriété d’un capital pouvant prendre forme industrielle. Comme le fait remarquer Engels précédemment, la violence est une explication trop facile... L’histoire des sociétés est bien l’histoire de la lutte des classes à conditions d’y voir l’empreinte du travail de production comme première et nécessaire [15] .

Quand on dit le travail est le fait dominant dans histoire des hommes, ou l’histoire des hommes est celle de la lutte des classes, ou encore le mode de production produit du capital, on dit au final la même chose [16]. Le travail est simplement l’élément élémentaire, fondamental, la réalité la plus simple qui explique l’homme et ses sociétés à toutes les époques. Il aura toujours pour lui sa profondeur historique. La lutte des classes ne put apparaitre qu’à partir d’un certain développement du travail et le capital que plus tard encore. Chaque ère offre à la suivante des conditions initiales différentes.

A la question de la profondeur de l’exploration et donc des conditions initiales s’ajoute ceci : Tout système offre toujours plusieurs points de vue possibles qui font apparaitre son fonctionnement différemment. Le nôtre peut donc apparaitre à la fois comme un monde de travail, de luttes des classes et de production du capital. Cette dernière production permet de le situer chronologiquement par rapport au mode de production féodal et d’éviter des anachronismes fâcheux. En tout état de cause, le travail fait depuis toujours système puisqu’il est l’expression des besoins d’un animal social qui doit sacrifier au règne de la nécessité de chaque époque [17].

Le Travail en soi n’existe pas. Il y du travail concret qui est toujours historique et du travail abstrait toujours lui aussi historique. Ce couple ne fait pas toujours système de la même manière parce que ce règne de la nécessité n’est pas le même, ou encore que les forces productives matérielles ou sociales évoluent.
Cela vaut pour tout travail.

On peut repérer facilement des travailleurs exploités pour la production matérielle mais aussi des employés de services à la personne dans l’histoire des sociétés de classes. Le travail de service d’aujourd’hui a donc une histoire. Les emplois de ce type sont dépendants de vieilles conditions initiales… Nous avons fait trop souvent l’économie de les rechercher [18]… Qui y recourra selon les époques ? Qui s’y pliât ? Pour quel travail « concret » et dans quel cadre « abstrait » ?

Le travail de l’homme à l’outil de Marx n’est donc pas celui de l’homme d’aujourd’hui bien qu’il continue de le marquer de son empreinte. Le travail d’un homme reste une dépense d’énergie à compenser, une puissance limitée par la durée de la capacité du travailleur à faire force et mouvement. Aussi l’homme de Marx, affranchi en partie de ses instincts animaux, apprit à le calculer [19] , le prévoir, en faire projet afin d’économiser ses forces intellectuelles et physiques accumulées précédemment en lui.

En pratique, le travail de cet homme ne puisait jamais dans un travail futur. Ni celui qu’il pensait dans sa tête, ni celui qu’il engageait concrètement. Il puisait dans un précédent travail ayant porté des fruits qui étaient les conditions initiales de ses capacités à en engager un autre. Le travail au présent a toujours fait dette à du travail passé. Il lui faut reconstituer au moins un stock équivalent. Le caractère cyclique du travail moderne reste irrémédiablement marqué par ces lointaines conditions initiales. Ni l’invention d’un équivalent général monétaire sophistiqué, ni d’une finance de haut vol ne peuvent effacer une exigence aussi matérialiste.

Le travail change parce que l’homme le déploie différemment dans des conditions différentes. Le travail a changé quand les sociétés de classes sont apparues et donc le travail n’est pas insensible aux effets de la lutte des classes. Il a changé quand la classe du capital s’est substituée aux ordres dominants et exploiteurs de l’ancien régime. Il a alors pu se socialiser de nouvelles manières notamment, ou encore accélérer le développement des forces productives. Donc il n’est pas insensible au fait d’être actuellement sous emprise du capital. C’est ainsi que les sociétés humaines apparaissent plus complexes, plus ou moins lentement ou de manières bouillonnantes, parfois fulgurantes à certains moments de ruptures. Le temps est alors à de nouveaux apprentissages politiques, syndicaux, sociaux et culturels. Autant dire qu’il ne faut jamais abandonner les terrains de la théorie et de la pratique !

Par exemple le règne du capital a commencé par de terribles allongements du temps de travail dans les métiers de nature industrielle et manufacturière [20] … Actuellement le capital introduit une nouvelle machine universelle et le système technique qui lui correspond. Cela trouble l’ensemble de la société qui avait fini par s’adapter à la machine-outil… Aussi, il faut refaire le parcours de Marx : qu’est-ce qu’une machine ? Toute impression de nouvelle complexification du monde doit toujours amener à réétudier le simple…

Le simple de l’analyse marxiste du Capital

L’analyse de Marx est terriblement systémique : production et circulation en interaction : pensée complexe au regard des variables plus ou moins indépendantes à considérer bien que la plupart, mais pas toutes. [21], participent aux passages des sphères de la production à celle de la distribution, et de la distribution à la production [22]. Sa conclusion est connue. Le mode de production capital n’est pas un mode de production qui peut être stabilisé, asservit. Une double hypothèque est son horizon. La baisse tendancielle du taux de profit impose à sa finalité une stagnation toute en limite ; et une accumulation sans limite de capital n’est pas envisageable. Notamment parce qu’à chaque instant la durée possible du temps de travail est limitée par nature (Entre besoins physiologiques et démographie…), et que l’homme ne peut piller sans fin les ressources de la nature elles-mêmes limitées relativement à ses connaissances et moyens de travail, et dans l’absolu, par les dimensions finies de la terre et quelques équilibres écologiques à préserver le plus longtemps possibles du point de vue de la nature animale du genre humain [23]. Tout est déjà là pour penser jusqu’aux défis modernes environnementaux et énergétiques, dès les débuts de l’homme de Marx, et, il le rappelle dans le capital : ce sera, restera un défi posé au mode de production communiste et son régime politique.

L’analyse de Marx du capital selon deux sphères est affaire de commodités littéraires et intellectuelles. En règle générale, nous nous contentons de faire commodité ! Marx accorde incontestablement une primauté à la production. La production est indispensable car fondatrice et phénix. Pour autant, la circulation, qui fait distribution, existe en tant qu’autre nécessité dès l’aube de notre humanité. Le genre humain est social. La circulation-distribution a sa propre histoire inséparablement de celle de la production [24].

Dans notre état de civilisation, il faut que les « choses » produites soient vendues et consommées afin de faire sentir à nouveau et en permanence leur besoin-utilité à être reproduites. « La chose » issue de la production n’est plus semble-t-il que le vecteur nécessaire et potentiel qui a besoin de se confronter au mouvement du monde. Qu’importe son espèce quand elle cherche à se vendre !? Certes ! Mais sa valeur d’usage est à ce moment-là vitale bien que le travail concret l’ayant modelé soit ignoré, écarté délibérément par les acteurs de l’échange en proie au problème abstrait de la commensurabilité des « choses », à la valeur abstraite bien qu’objectivable en quantité de travail, en durée du temps de travail.

  1. Une 1ère conclusion s’impose. La loi de l’offre et de la demande de Adams Smith est une loi de régulation de la production . Processus empirique, certes… Mais dans une économie de la propriété privée, quel autre dispositif régulateur de la production peut-on envisager ? [25]
  2. La seconde conclusion est : Les moments du cycle du capital ne sont pas identiques, y compris du point de vue de leurs acteurs…

La circulation est par « nature » l’affaire des propriétaires des choses prétendant atteindre le statut de marchandises [26] , donc de nos jours, des capitalistes entre eux et en concurrence (et avec d’autres propriétaires de marchandises pas encore expropriés de leur propriété). Les capitalistes en sont venus historiquement à y introduire du travail salarié (Développement des grandes surfaces, des agences bancaires et autres activités financières …), pour les mêmes raisons que celles prévalant dans la sphère productive [27] .

L’échange entre capitalistes est un échange entre pairs encore actuellement, le lieu du secret des affaires, encore plus opaque que celui des mystères du travail des corporations féodales. Ces capitalistes s’abreuvent tous à la même source, celle du travail de la seule sphère « productive de valeur » au sens de Marx, la sphère de la production « productive » de ce qui peut devenir capital. Le capital commercial en prenant sa commission ; les prêteurs banquiers ou financiers, leurs intérêts sur prêt d’un capital initial avancé, mais pas cédé ! A rembourser avec intérêts. En quelque sorte, une rente mais singulière : capitaliste, très différente de la rente féodale. Pour le capital qui souscrit un prêt, il s’agit en effet d’accroitre ses capacités capitalistiques sans attendre que la marche normale de ses affaires le lui permette et sans avoir à partager son pouvoir de propriétaire avec de nouveaux capitalistes. Pour le préteur, son argent crée de l’argent. Monstruosité théorique. En pratique, il fait rente, sinon usure, endettement. Sur le travail de production de la richesse vraie.

Le capital productif, au sens de Marx, doit faire avec ces différents capitalistes spécialisés. Il prend sur lui – en fait sur le travail non payé à ses employés - le renouvèlement du capital initial des « outils de travail », des « consommations intermédiaires » et « le prix du salaire du capital vivant qu’il emploie ; Il partage avec ses pairs de la sphère de la circulation la plus-value dont il est seul à l’origine en tant que capitaliste propriétaire agissant en propre dans les mystères du temps de production. Ce temps de production, lui-même participe au temps de circulation alors qu’il semble l’arrêter ! « Les 3 phases du processus du capital appartiennent à deux sphères différentes, la circulation et la production (Lieu où se crée une marchandise nouvelle aussi bien qu’une plus-value) ».
 [28].

Le simple de la finance et de l’actionnariat du XXIe

Le banquier et le financier ont élargi par ailleurs leur mission à une exigence nouvelle typique du capital un tant soit peu développé, du point de vue quantitatif au moins, à partir de l’existence de sociétés par actions dont Marx considérait déjà qu’elles étaient une négation capitaliste de la propriété privée capitaliste d’origine individuelle ou familiale.

Certains capitaux individuels, voire sociaux, à vocation productive et entendant la conserver, peuvent connaitre des difficultés pour relancer leur cercle vertueux. Aussi le capital financier a inventé une inédite fonction de médiation : Favoriser ce retour à la production, à travers des fonds divers, des produits financiers regroupant des actions de diverses entreprises. Ils assurent un support, un service, Ils aident des capitaux à vocation productive en mal de réinvestissement. C’est parfois les leurs mais pas toujours ! Ici, la finalité est une prise de pouvoir actionnarial, amicale ou pas, pas de faire intérêt en louant du capital au propriétaire de l’entreprise.

Le temps de circulation et de vie du capital est autant compté dans la sphère de la circulation que celui de production de la valeur dans la sphère productive… Il faut en réduire la durée parce qu’il est un faux-frais de tout capital dormant… et non parce qu’il produirait par lui-même de la valeur et de la plus-value, du capital. Cette finance moderne arrange autrement les conditions initiales de répartition du capital productif de capital. Le capital flottant est advenu… A son origine les transformations du travail qui produisent de plus en plus de capital productif de capital… Ce capital flottant, adaptatif, réactif transforme les conditions de la lutte des classes, donc cette lutte elle-même…

Marx et d’autres ont pressentit cela dans la globalisation des affaires de leurs temps. Dans cette branche financière spécialisée émergente dès le XIXe (la Bourse en est une matrice) et plus encore au début du XXe, se côtoient de petits actionnaires capitalistes et de grands. Cette branche de la « finance » est désormais très sollicitée : Parfois par les cadres dirigeants de certaines entreprises de la sphère de la production [29] ou par une demande plus directe de leurs propres actionnaires stables ou non. Le développement de capitaux flottants est une marque typique de cette médiation.

La financiarisation de l’économie tant décriée n’est donc jamais coupée de l’économie réelle. Elle a certes son histoire mais une histoire liée étroitement à celle du mode de production dans son ensemble… C’est-à-dire au travail… aux quantités de capital que produit le salariat dans la sphère de production.

Désormais cette branche de la finance se déploie avec fracas – là encore grâce au travail de production d’outils de calculs sophistiqués, de nouvelles pratiques, de création d’institutions, de système technique ad ’hoc. La déréglementation libérale ne suffirait pas sans ces outils pour augmenter ses performances du XIXe. Il faut impérativement qu’elle participe à l’accélération du cycle du capital. Et cela peut passer par un allégement du capital. Des capitaux sont parfois à dévaloriser, démanteler, voire à détruire. Car ils sont devenus des poids morts… Certains fonds se sont spécialisés dans cette destruction. Ils prennent le pouvoir actionnarial en empruntant massivement afin de vendre par appartements, à la découpe les entreprises … Ce besoin de destruction a lui aussi une histoire, des conditions initiales .

Mais une destruction ne permet pas toujours ni en soi de révolutionner les fondements des forces productives... Il faut d’autres conditions de nature scientifiques (la recherche et la diffusion de certaines de ses découvertes pour un début de maitrise sociale) et politiques (la libre circulation du capital et le dressage social de l’exploité à de nouvelles formes concrètes et abstraites du travail) [30].

Smith avait perçu la nécessité permanente d’un redéploiement libre du capital. Mais il ne pouvait en son temps envisager facilement de détruire du capital [31]… Rendre mobiles les capitaux entre branches ou vers des branches nouvelles est de son temps la meilleure réponse capitaliste théorique à l’anarchie et crise de la production.

La vie montra cependant qu’une destruction massive de capitaux permettait au capital en crise de rebondir efficacement. De son point de vue ! Le temps des guerres impérialistes à l’échelle du monde en détruisit beaucoup, jusqu’à amener les premières puissances capitalistes de l’histoire, celle de l’Europe occidentale, à devenir des puissances de second rang par rapport aux USA, sans compter l’émergence d’un mode de production concurrent réduisant d’autant l’espace de développement planétaire du capital [32] … La destruction massive de capitaux devint une possible option concrète mais il fallait cependant lui trouver une forme plus acceptable du point de vue des populations, des travailleurs… voire des capitalistes eux-mêmes.

Il faut alors en appeler à une aveugle relance théorisée par Schumpeter (1883-1950). Il s’agit de redynamiser les détenteurs de capitaux, leur capacité, leur vocation à prendre des risques en finançant l’entrepreneur innovant [33]. Le défi est titanesque : ouvrir de nouveaux espaces à des capitaux en surplus, quand la régulation keynésienne entend réguler par la relance la paix sociale entre le capital et le travail. La course à la capitalisation de nouvelles activités ne peut-être que destructrice d’une partie de l’ancien monde et créatrice d’un nouveau. Pouvant bénéficier de la libre circulation des capitaux, la finance nouvelle a son grand terrain de jeux. La classe du capital va pouvoir subsister en continuant à être révolutionnaire, être un mouvement qui abolit de l’ancien pour produire du nouveau mais dans le cadre du capital.

La grande question qui semble devoir devenir existentielle est alors la régulation de cette finance si libre. Mais, remarque Marx, le partage de la plus-value entre pairs capitalistes n’a pas de loi de régulation équivalente à celle de « la loi de l’offre et de la demande ». Livre II et III… Nous vérifions combien cette condition initiale fait loi chaque jour actuellement, cachée au plus profond de la sphère de la circulation et de ses secrets entre pairs. On peut espérer « dépasser » un mode de production mais ses conditions initiales forgent en partie le nouveau et ne cessent de le conditionner en partie, de le contraindre.

Remonter plus profondément dans le passé est donc nécessaire. D’où vient l’accumulation de capitaux qui permettent le fonctionnement d’une telle finance ?
K. Marx dans Salaire, Prix et Profits : « Rente, taux d’intérêt et profit industriel ne sont que des noms différents des différentes parties de la plus-value de la marchandise, c’est-à-dire du travail non payé que celle-ci renferme, et ils ont tous la même source et rien que cette source. Ils ne proviennent ni de la terre ni du capital comme tels, mais la terre et le capital permettent à leurs possesseurs de toucher chacun leur part de la plus-value extraite de l’ouvrier par l’employeur capitaliste. Pour l’ouvrier lui-même, il est d’une importance secondaire que cette plus-value, résultat de son surtravail, de son travail non payé, soit empochée exclusivement par l’employeur capitaliste, ou que ce dernier soit contraint d’en céder des parties sous le nom de rente et d’intérêt à des tiers ». Les conditions initiales du capital du XIXe continuent de peser sur notre cours des choses. Toute société qui veut advenir, ou adviendra du capital devra prendre en compte cette capacité acquise par le travail à secréter une immense masse de capitaux. En faire un atout et non un mal absolu.

PCF : Par où et quoi commencer

La commodité de l’organisation en 3 tomes du capital consiste finalement à traiter ces deux sphères de la production et de la circulation séparément. Cette commodité est intellectuelle, pédagogique, et très politique. Elle favorise le regard de classe. Le monde mystérieux, secret de la production décisif à saisir est mis sous microscope. Et le mystère de la distribution de la richesse sociale, du capital, se dévoile dans l’analyse de la circulation.

La vision systémique macro-économique traditionnelle embrouille plus qu’elle ne livre les clés du mode de production du capital. Le plan comptable qui lui sert de base repose de plus sur les catégories incohérentes de A. Smith (capital fixe, capital circulant, profit, partage) au regard de la théorie de la valeur « temps de travail » et de son « partage ». Marx remet de la cohérence en proposant d’autres catégories : capital constant et capital variable, composition organique du capital, plus-value et un profit qui n’est pas la plus-value [34] , taux d’exploitation et exploitation, taux d’exploitation et taux de profit – toutes définissables en monnaie comme en temps de travail, en toute équivalence. Il n’est pas anodin et sans conséquences de faire politique à partir du plan comptable, marqué du sceau des catégories de A. Smith ou au contraire, de dresser des propositions communistes à partir des catégories de K. Marx.

De toute évidence, ce qui se joue dans le travail de « production » notamment, reste décisif à évaluer. Le monde du travail salarié n’appartient pas au monde des débats et querelles académiques ou culturelles [35]. Une organisation politique n’est pas un laboratoire ; Les adhérents ne sont pas des cobayes. Il en va de même des territoires et de leurs citoyens… Les zone « franches » sont l’éternel cheval de Troie de la classe Bourgeoise, dans sa petitesse féodale et sa grandeur capitaliste. Les intellectuels du monde académique et de la culture ont à préserver leurs libertés et régulations professionnelles et les conditions de leur travail et de leurs revenus. Dans leur engagement politique, leur prise de parti citoyenne, ils sont les mieux placés pour mettre les meilleurs et les plus assurés savoir-théoriques à portée de compréhension des adhérents par rapport à leurs besoins de mieux comprendre pour mieux agir : Mieux affirmer le communisme dans le présent et sur des bases concrètes.

La grandeur de l’œuvre de Marx et d’Engels, d’un Lénine est de tenir les deux bouts. Et durant de longues décennies, ce fut une des grandes forces du PCF d’articuler l’apport de connaissances par des intellectuels engagés et l’écoute des besoins du monde du travail salarié : De l’apport de connaissances à la pratique et discipline du travail intellectuel.

En tout état de cause, la priorité du PCF est de parler aux salariés de leur émancipation et besoins à partir des problèmes qu’ils mettent en avant au temps présent avec plus ou moins de maîtrise concrète et théorique. La capacité théorique de l’intellectuel communiste à analyser le capital dans ses rouages, du plus « fondamental » -le travail dans sa profondeur et simplicité historique-, aux plus grandes de ses complexités modernes - la globalisation, les menaces qui pèsent sur les grands équilibres systémiques de la planète et de la nature etc.- ou l’évolution des forces productives disponibles et en cours de déploiement.

Commencer par « salaire, prix et profits » explique d’abord la fiche de paye, fait découvrir le temps de travail non-payé et tout s’ouvre dès lors à des réflexions plus poussées. L’usage de la machine devient simple à comprendre bien que l’approche de Marx soit surprenante… L’enjeu de se former aux forces productives les plus avancées se comprend comme pouvant conforter l’exigence intergénérationnelle d’une jeunesse qui devrait pouvoir mieux vivre que les générations précédentes. La compréhension de ce qui se joue à travers les fondements historiques du droit peut grandir, les limites mais aussi les failles à investir dans la démocratie de forme bourgeoise sont mieux perçues, et ce qui fonde un rapport de force devient plus clair. L’ensemble du parti s’enrichit d’une immense sensibilité théorique et concrète à la lutte des classes à mener ici et maintenant.

A bien les écouter, les travailleurs salariés du XXIe siècle, dans leur diversité et spécificités [36], entendent mieux produire et mieux vivre en travaillant le moins longtemps possible : Se développer à l’occasion du temps de travail contraint et aussi par et durant un temps libre à étendre exagérément et sans vergogne en tant que temps créatif de l’émancipation, le temps de la véritable liberté pour eux et par pour la société toute entière. Pour eux, ce travail contraint par la nécessité doit donc cesser d’étouffer les autres aspirations émergentes et de plus en plus lisibles des autres temps de vie. Un excellent point de vue pour devenir un incontournable spécialiste, déterminant et moteur des problèmes sociétaux. Remettons l’intellectuel collectif communiste sur ces pieds. L’époque invite de bien des manières à ce que le monde du travail s’affirme hégémonique dans l’ensemble de la vie sociale.

« Toute l’évolution de la civilisation dont l’aboutissement se trouvent être les sociétés industrielles avancées, est parvenue à un stade où la vie de l’écrasante majorité des hommes dans ces sociétés perd son caractère fondamental de simple reproduction de la force de travail ». Oto klein - Révolution Scientifique et technique et styles de vie – 1968.

A quel titre le monde salarial est tout simplement légitime à devenir hégémonique ?

« Ceux qui ne sont rien mais sans qui rien n’est possible » est le cri de ralliement que veut entendre le prolétariat moderne. Ce cri a la tonalité de celui du tiers-états qui n’était rien lui aussi mais ne s’y résigna plus. Il ne fit pas Jacquerie ni luttes citadines pour quelques privilèges. Il fit la Grande révolution. Mais les conditions actuelles sont bien différentes de celles de 1789. Elles sont même meilleures potentiellement qu’en 1936 ou à la libération !

Meilleures, car dans cette France au capital si développé, le monde salarial est enfin la classe numériquement la plus importante des producteurs : ceux qui travaillent ou ont travaillé, ou travailleront. Il faut ici cesser de mettre en avant ses éclatements, ses divisions, son fractionnement. Le prolétariat peut être vue globalement comme plus homogène qu’il ne le fut jusque dans les années 1950. Car longtemps, les divisions, les fractionnements se jouèrent à l’extérieur de lui, dans un monde de nombreux producteurs « indépendants », et un monde rural fort de son nombre et de la petite propriété de terres familiales. Cette diversité a considérablement régressé, digérée par l’expropriation capitaliste. Et le capital lui a substituée une nouvelle division du travail au cœur du travail salarié qu’il exploite.

Du point de vue d’un parti du monde du travail actuel, le premier rassemblement à construire, la grande unité à faire valoir sont celui du salariat. Le PCF doit en devenir un des acteurs les plus actifs. Pour cela, il doit réinvestir dans sa compréhension des divisions, des aspirations, des rapports au travail sur lesquels joue la classe dominante. Entre développer une conception forte, commune et partagée du salaire, encourager l’exigence de la réduction du temps de travail, promouvoir l’accès et les droits à la santé, la formation professionnelle… la liste est longue des aspirations convergentes, unificatrices !

Depuis le XIXè siècle, la question du sens du travail salarié s’est enrichie, élargie car du travail salarié a de plus en plus été mis à contribution à fortes doses jusque dans la sphère de la circulation et dans les activités dites de services à la personne… Ces personnels sont de vrais experts du travail, du leur… Ce qui signifie que tout besoin ou quête de sens appelle à être décliné différemment selon la sphère et l’activité de travail.

Les salariés des banques et de la finance sont ainsi intéressés à ce que leur travail de facilitation de l’usage des capitaux disponibles soit utile à la sphère de la production. Ils sont un grain de sable qui peut devenir cheval de Troie là où les capitalistes croient pouvoir rester entre eux à faire affaires… Ceux de la sphère du travail productif doivent continuer à se concentrer sur la défense et le développement de leur outil de travail et des biens et services dont ils savent pouvoir assumer la production [37].

Désormais, le monde du travail salarié a véritablement tout ce qu’il faut en lui pour faire la Nation du XXIe siècle. En toute simplicité, à partir de l’engagement professionnel et le sens de la responsabilité sociale de cette classe, tout est là pour penser le rassemblement et l’unité des forces politiques. Quelles forces politiques, sociales représentent des points d’ancrage dans ce monde du travail salarié ? Il faut dresser un état des lieux de ces forces, les qualifier, mesurer leurs profondeurs et antécédents historiques, et en débattre plus franchement et plus au grand jour [38]. Le salariat y sera très attentif et pointera son nez dans les débats, apportera son grain de sel, se (re)politisera.

Le monde du travail salarié est le groupe social qui développe la plus grande efficacité productive du travail moderne. L’agriculture en a largement profité mais au détriment de sa petite propriété familiale, d’une baisse de la valeur de son travail et d’une transformation capitalistique de son travail.

Osons le dire : L’amélioration de la vie sociale et politique ne sera pas durable, ni réelle pour aucun producteur non capitaliste si le capital continue de s’approprier cette productivité supérieure du travail salarié.

Ce sont encore ses salariés qui inventent les forces productives et le travail de demain sans pouvoir se les approprier par leur travail. La classe capitaliste, elle ne travaille pas, elle exploite le travail d’autrui. Le capital qu’elle accumule s’accumule pour lui-même sans rapport suffisamment utile désormais avec les immenses besoins sociaux et aspirations émancipatrices existants ou en émergence.

La classe capitaliste, elle ne travaille pas, elle exploite le travail d’autrui. Le capital qu’elle accumule s’accumule pour lui-même sans rapport suffisamment utile désormais avec les immenses besoins sociaux et aspirations émancipatrices existants ou en émergence.

Autant de raisons pour que le PCF se fixe comme objectif de faire reconnaitre le rôle dirigeant du monde salarial dans le champ politique. Bien évidemment, cela commence par et pour lui-même…

[1Livre 1 du capital

[2Sieyès avait vu le risque. Ce n’était pas ce qui était produit qui était premier, mais le nombre d’ateliers qui commençaient à couvrir l’Europe - Cf. Discours du 7 septembre 1789, à la suite de la nuit du 4 aout.

[3Au cœur de la féodalité, le marchand se fit donneur d’ordre et fournisseur des matériaux initiaux nécessaires à ses propres besoins de marchandises : un précapitaliste dans les secrets d’un réseau de petites propriétés privées plus ou moins autarciques, disséminées dans les campagnes ou d’obscures échoppes, boutiques et masures des cités… Cf. Marx et Braudel.

[4C’est l’immense intuition matérialiste des atomistes grecs.

[5C’est d’ailleurs le sens exact à donner à la loi de l’offre et de la demande d’A. Smith et du nécessaire libre marché. C’est une loi de régulation de la production à travers un sommaire et empirique moyen pour assurer tendanciellement cette adéquation de la production et de la demande de valeurs d’usage. Aussi Prix et valeur ne sont pas la même chose. Cf Ricardo et Marx. Marx ira plus loin : Les profits ne sont pas la plus-value produite dans l’entreprise productive du capitaliste individuel. .

[6Au sens où de multiples « variables » interagissent en permanence, souvent indépendamment les unes des autres. Aussi Marx les considère une à une, les autres étant réputées constantes. Les lois qui peuvent ainsi en être tirées sont tendancielles. Mais en pratique une tendance peut être masquée, contredite par de multiples autres évolutions. D’où les précautions que Marx prend entre dynamiques relatives et absolues. Face aux redoutables enseignements ainsi tirés, la classe du Capital nia très vite l’approche. Elle misa sur les néo-classiques adeptes d’un équilibre général naturel, donc calculable (Walras !). Vieille idée ! Pierre de Boisguilbert (1646-1714) avait déjà considéré que l’ordre économique, s’il est libre de toute interférence, tendait vers un équilibre spontané.

[7Le propriétaire du capital en joue en permanence et depuis toujours. De leur côté, dans de nombreux pays, les travailleurs ont un immense souci de préserver leur outil de travail…

[8Ce n’est là que la conséquence à tirer nécessairement du dogme libéral de l’échange entre producteurs libres et égaux dans un cadre matérialiste : on ne peut vendre en vue d’un partage, d’une distribution, d’une consommation que ce qui existe par le travail des hommes à partir des ressources naturelles qui leurs sont accessibles. La rupture avec le mode de production féodal est radicale. La subjectivité est chassée, interdite des lieux de production et d’échanges des choses-marchandises. Le travail salarial peut se faire décisif contre toutes les formes de discrimination, de domination bien qu’il soit traversé par l’exploitation : Il faut passer du dogme à une pratique réelle…

[9Cf. Le Manifeste ! Le capital est du travail des prolétaires qui produit la propriété qui les exploite !

[10On retrouve ici l’enjeu de la propriété de la chose-marchandise.

[11Pour le mètre étalon de 1789, il faut connaitre les mesures qu’il a nécessité sur le méridien. Une longueur physique définit un étalon physique de la longueur… L’universalité de la mesure a alors franchit un pas… Mais sur la lune, les méridiens ne sont pas ceux de la terre…

[12Adams Smith envisagea le blé ! Puis se ravisa… Le blé se mange un peu trop facilement et pas seulement par les hommes, sa production est à la portée d’un grand nombre d’entre eux ! Impossible à « certifier », à « gager ». Dans un mode de production soumis à des crises fréquentes, impossible donc à considérer…

[13Chaque pays a encore sa préférence en matière de mode de paiement. La France se distingue actuellement par l’usage de la carte-bleue et dans d’autres pays la monnaie de forme classique a encore la préférence.

[14La mode des monnaies locales ou technologiques (à partir de la block-chain) sont d’anachroniques reculs conceptuels.

[15La rapine, le pillage ne sont pas des modes de production… mais de répartition, de distribution, de partage. Ceux qui les pratiquent sont dépendants des 1ers producteurs et propriétaires des richesses. La constitution d’empire, d’états conquérants permis d’inventer le tribu, une innovante forme de rapine et de pillage, un recul de la pratique de la violence sporadique, une condition d’émergence de grandes aires de civilisation…

[16Le marxisme, comme le communisme, sont handicapés depuis leur origine parce que les mots sont les mêmes pour couvrir des disciplines et champs différentes. Ce n’est pas le cas pour le capital ! il y a le capitalisme et le libéralisme et une possibilité infinie de mélanger les genres : l’économie, la philosophie, le politique, la démocratie (en fait la démocratie de forme bourgeoise). Cf « A propos du Monopoly Capitaliste et de la façon de le remettre en cause 2ème partie– JC Delaunay Octobre 2020 » : « le concept central du marxisme est le travail […]. Ce n’est pas la lutte des classes ». Dans son article, JC Delaunay doit différencier le travail d’analyse de la réalité économique et sociale et le marxisme dans sa fonction d’organisation des luttes et l’élaboration d’une proposition d’un projet et cheminement vers le communisme. Le pamphlet du Manifeste contourne fort bien la difficulté mais jusqu’à la masquer…

[17Cf. « Le règne de la nécessité, une piste pour reconstruire la force communiste ? » - Francis Velain - site lepcf.fr, Juin 2018

[18Sans doute est-ce une des raisons des difficultés qu’il y eut à les classer et les évaluer quand le capital au tournant des années 60 s’empara de ce mot de manière idéologique et en pratique.

[19D’où l’importance d’étudier et de se former aujourd’hui à la révolution du calcul des mathématiciens. Il ne s’agit pas seulement d’apprendre à programmer…

[20Le travail agricole est un cas différent. Le niveau d’exploitation y a toujours été très important tandis que la lutte des classes se concentrait sur la propriété et l’accès et à l’usage de la terre. Cf. Lénine et bien d’autres face aux enjeux des masses paysannes… et encore aujourd’hui, par exemple dans certains pays du continent Sud- Américain.

[21La démographie par exemple, ou les découvertes scientifiques, les catastrophes naturelles ou industrielles.

[22Dès le livre 1, Marx s’est confronté à la difficulté quand il s’agit par exemple d’établir si l’emploi va croitre ou pas. Car plusieurs facteurs, indépendants par nature, évoluent en même temps. Il suit donc une méthode qui consiste à faire évoluer une variable, les autres étant réputées constantes. Puis il reprend l’exercice pour une autre variable et ainsi de suite pour toutes les variables. Par exemple, entre une baisse tendancielle du taux de profit, le développement de l’armée de réserve, la possibilité d’avancées scientifiques et techniques permettant d’ouvrir d’inédits champs d’activités ou d’élargir des existantes, la course à l’allongement absolu du temps du travail que légitime l’introduction de nouvelles machines : Bien malin qui peut prévoir avec certitude l’évolution des besoins d’emplois du capital. Rajoutons les luttes sociales, l’action politique, la démographie et les aléas divers … Marx articule donc souvent absolu et relatif…

[23Complément ! Les fruits d’un travail finissent par s’effacer… Le capitaliste ici est un sage : L’argent qui dort perd de sa valeur, inexorablement … Ce qui est gagné d’un côté est grignoté de l’autre… Le travail vivant doit sans cesse ressusciter le travail mort, passé. Le mode de production du capital le permet mais en inversant la problématique : le mort y saisi le vif. La société des hommes avance en marchant mais la tête à l’envers…

[24Dans le capital, Marx consacre de longues pages sur l’histoire articulée entre production et commerce marchand d’où naitra le capital… Voir aussi les travaux d’historiens comme Braudel sur le temps long.

[25Cf. A. Smith, Ricardo et Marx. D’où d’ailleurs le fait que prix et valeur ne sont pas des notions identiques (A. Smith). L’écart entre les deux force l’adaptation du niveau de la production aux capacités d’achat solvables du marché…

[26Le salariat y passe furtivement pour y dépenser le capital-argent que représente son pouvoir d’achat pour l’échanger à sa valeur, à égalité avec du capital-marchandise. Mais, avant, ce capital-argent, son salaire, a été échangé inégalement mais équitablement dans la sphère de la production au titre d’un temps de travail donné, dont une partie ne lui est pas payée afin que la « chose » ainsi produite et propriété du capitaliste contienne une plus-value…

[27C’est d’ailleurs parce que cet échange se fait entre pairs capitalistes que tout peut être fait marchandise facilement.

[28Le capital, livre II – K. Marx

[29Cf. L’épopée capitalistique de Latécoère (Cf. Revue Progressistes, « OPA sur Latécoère : un nouveau cas d’école d’absence d’Etat stratège - F. Velain - Nov 2019), suivie de licenciements de cadres dirigeants pas assez agiles, de sa PDG rapidement recyclée à Thales et de plans sociaux.

[30Le gouvernement Macron a ainsi fait histoire en autorisant les propriétaires d’une entreprise en faillite de la racheter ! Que d’imagination créatrice !

[31Pour lui le capitaliste doit toujours être assuré d’un profit minimum afin de préserver son capital initial en cas de difficultés – Cf. La richesse des nations…

[32L’invention de la sécurité sociale réduisit aussi l’espace du capital en France… Depuis toujours le régalien, et la progression de services publics à la française relève de cet enjeu.

[33La lecture de Schumpeter éclaire ce que doit être un tel entrepreneur : d’abord un homme d’affaires sachant utiliser l’ingénieux ingénieur, bricoleur, chercheur ou scientifique formé aux meilleures et aux plus avancées connaissances et pratiques scientifiques disponibles : Voir encore la saga Edison-Tesla… et dans un autre genre, celle de Diesel.

[34Salaire, prix et profit : « Dans les explications que j’ai encore à donner, j’emploierai le mot profit pour désigner le montant total de la plus-value extraite par le capitaliste, sans me soucier de la répartition de cette plus-value entre les diverses parties, et lorsque j’emploierai le mot taux du profit, je mesurerai toujours le profit d’après la valeur que le capitaliste a avancée sous forme de salaires ».

[35Une leçon en guise de rappel ? la pandémie du coronavirus… Une autre ? Faut-il conserver le terme de Plus-value ou lui substituer celui de Survaleur pour des considérations de traduction du capital ? En l’occurrence, se reporter à Salaire prix et profit (voir citation précédemment rappelée) donne la réponse à tout à chacun, bien mieux et bien plus vite que tout débat savant confiné au seul ouvrage du capital. Le profit n’est ni un vol, ni un excédent de valeur. Le passage par le travail du producteur indépendant peut aider à comprendre la remarque.

[36Concept syndical de masse et de classe, développé par la CGT et son Ugict.

[37Le propos est à élargir aux services publics, à la recherche, à la grande distribution et à de nombreuses activités culturelles…

[38A l’exemple du Manifeste…

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