Premier tour des présidentielles, où en est la gauche ?

, par  pam , popularité : 91%

Le vote Mélenchon serait un grand succès, ratant de très peu le deuxième tour mais qui aurait pu gagner, ce qu’il va peut-être faire aux législatives. Il donnerait une nouvelle force à la gauche… On reparle même de 1981 avec cette nouvelle union de la gauche...

Pourtant la carte des résultats montre un vote Mélenchon très hétérogène régionalement, concentré dans les grandes agglomérations et en baisse sur 2017 dans la moitié des communes, un vote pompant largement toute la gauche mais sans mordre sur l’abstention, ni sur la colère noire populaire, ni sur la gauche dérivant vers le macronisme. Depuis 2012 et la première candidature de Mélenchon, la gauche s’est fortement affaibli. Le petit rebond 2022 par rapport à 2017 n’est que l’effet des situations politiques, avec un sortant de gauche en 2017, un sortant de droite en 2012 et 2022. En 2012, Sarkozy, président sortant, a perdu des voix sur 2007. En 2017, Hollande était tellement en difficulté qu’il na pas pu se représenter. En 2022, Macron est le premier président sortant qui progresse sur sa première élection...

C’est pourquoi il faut analyser sérieusement le résultat du premier tour du 10 Avril et notamment le vote Mélenchon. Pour le comprendre, on peut étudier les corrélations entre les résultats et les caractéristiques sociologiques des communes (revenu médian, taux d’ouvriers, de cadres, de diplômés, d’immigrés). On constate alors la très forte hétérogénéité de ce vote, qui explique pourquoi il ne peut devenir majoritaire.

On découvre alors ce que la médiatisation politicienne veut masquer. Mélenchon n’est pas le vote des bas revenus, il est rejeté par le monde ouvrier qui s’est massivement abstenu, il n’est le vote des citoyens d’origine immigrée que dans les grandes agglomérations. Il est tout simplement ce qui reste ou presque de la gauche. Ses bons résultats se font là où la gauche était très forte et n’a pas (encore ?) été mangée par l’abstention ou le vote extrême-droite. Partout ailleurs, il s’affaiblit et ce qui reste de la gauche avec lui...

Jean-Luc Mélenchon ne se fait aucune illusion sur le rapport de forces électoral. Il aurait pu ouvrir le débat largement sur les raisons de son troisième échec, et notamment interroger sa tactique du vote utile dans les dernières semaines, qui a certes fonctionné pour réduire les autres forces de gauche, mais qui a dans le même temps fait grimper Macron par ceux qui ne voulaient pas de Le Pen, et Le Pen par ceux qui ne voulaient pas de Macron. Le vote utile était un piège et Mélenchon le sait bien. Mais il considère qu’il en est malgré tout le gagnant en s’imposant à gauche, en imposant son accord législatif qui lui assurera non pas Matignon, mais un groupe fort à l’assemblée et les moyens financiers qui vont avec.

Essayons donc de comprendre le résultat du premier tour et la nature du vote Mélenchon.

Les quartiers populaires ont voté Mélenchon ?

Certes, JLM fait plus de 40% des inscrits [1] à Saint-Denis, Montreuil, La Courneuve, Trappes, Gennevilliers, villes populaires à bas revenu de la région parisienne. Notons que ces scores élevés se font avec un total gauche dans ces communes du même niveau qu’en 2017, voire souvent en baisse [2] et une abstention souvent en hausse [3].

Mais il fait aussi des scores très faibles dans certaines villes parmi les plus pauvres hors région parisienne. Il fait moins de 10% dans des villes pauvres fortement ouvrières [4] comme Sèvremont (85), Essarts en Bocage (85), Ernée (53), Longué-Jumelles (49), Lys-Haut-Layon (49), Reichshoffen (67), Noyant-Villages (49), Grand-Fort-Philippe (59), Soufflenheim (67), Grenay (62)... seulement 13% à Liéven (62), ville de 21000 inscrits.

Alors regardons de plus près. Le vote Mélenchon au premier tour de la présidentielle est très inégal géographiquement et socialement.

Prenons le cas de la métropole de Lyon. Le vote Mélenchon est élevé dans les villes populaires où les revenus sont bas et l’abstention est élevée, mais aussi dans la ville de Lyon où les revenus sont plus élevés et l’abstention est plus faible.

A l’opposé, les votes Pécresse, Zemour ou Macon sont tous les trois très clairement des choix de couches sociales aisées.

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Si donc le vote Mélenchon est bien un vote des "non aisés" opposés aux votes de droite, il n’est pas le marqueur des seuls milieux populaires. En fait il est l’image du vote historique de gauche, là ou Mitterrand il y a 40 ans, et Hollande il y a 10 ans, avaient fait leur meilleur score [5] ?

Ce constat à l’échelle de la métropole lyonnaise est confirmé par une analyse nationale comparant les résultats par commune avec les niveaux de revenus. On peut faire des graphes plaçant les communes de France selon leur revenu médian, des plus pauvres à gauche jusqu’au plus riches à droite, avec les résultats de principaux candidats sur l’axe vertical. On obtient des nuages de points pour lesquels on peut tracer une "tendance" pour chaque vote qui montre s’il est, plus ou moins, dépendant des revenus....

Voici le graphe pour les communes de plus de 3000 inscrits.

Il saute aux yeux (trait vert) que le vote Macron est fortement lié aux revenus. Plus les communes sont riches, et plus Macron est haut. Il y a une nette corrélation [6], ce qui veut dire que si vous connaissez le niveau de revenu d’une commune, vous connaissez avec une bonne certitude le résultat de Macron.

C’est vrai dans l’autre sens pour l’abstention (trait noir en baisse). Plus les revenus sont élevés, moins l’abstention est forte. La corrélation est un peu plus faible, mais significative.

Par contre, les votes Le Pen et Mélenchon ne sont pas corrélés aux revenus. Certes, ils ont une tendance comme l’abstention à baisser en fonction des revenus. Mais le niveau de revenu ne permet pas de prédire le résultat de Le Pen ou de Mélenchon. Pour des communes avec le même revenu moyen, leurs scores peuvent varier très fortement.

Ce que dit le graphe, c’est que le vote Mélenchon est très différencié, voire opposé géographiquement. On le voit encore mieux en allégeant le graphe pour ne montrer que les grandes villes de plus de 30 000 inscrits

La corrélation à la hausse Macron-Revenus est encore plus forte, tout comme la corrélation à la baisse Abstention-Revenus. Mais il n’y a pas plus de corrélation pour Le Pen et Mélenchon, leurs scores sont dépendants d’autre chose que le revenu médian.

Quels milieux populaires ?

Au-delà des revenus, l’influence des compositions sociologiques des communes dans les résultats confirme que le vote Mélenchon ne représente pas tous les milieux populaires et notamment pas le monde ouvrier. Il y a une même grande indifférence du monde ouvrier à cette élection, avec une nette corrélation entre le taux d’ouvriers et le niveau d’abstention, et pas de corrélation du tout avec le vote Mélenchon. A l’opposé, plus il y a d’ouvriers, moins il y a de vote Macron ! Le caractère de classe du vote Macron est clair, pas du tout celui de Mélenchon.

De fait, le monde ouvrier a clairement rejeté la campagne du candidat insoumis, mettant en cause sa dénomination "d’union populaire" ?

On peut faire la même analyse avec le nombre de diplômés post BAC. Bien évidemment, le vote Macron est clairement lié aux diplômes élevés et l’abstention est inversement corrélé aux non diplômés, tout comme le vote Le Pen, mais le vote Mélenchon est en première approche indépendant des diplômes. Une analyse plus poussée sous forme d’une courbe plutôt que d’une droite [7] montre cependant qu’il progresse d’abord avec le niveau de diplômés, jusqu’à un maximum dans les communes avec 40% de post-Bacs pour baisser ensuite dans les communes avec le plus de diplômés, communes de cadres supérieurs le plus souvent à droite, là ou Macron fait ses plus hauts scores. Là aussi, le vote Mélenchon est un vote "partiellement" populaire.

Ces éléments conduisent à un questionnement sur l’image des milieux populaires, qui associe dans les représentations politiques courantes monde ouvrier, bas revenus, immigration, et ... vote à gauche. Or, si la part de cadres, de diplômés est bien sûr corrélée positivement aux revenus, et à l’inverse, si la part d’ouvriers y est corrélée négativement, le taux d’immigrés y est non corrélé. On trouve des communes à forte composante immigrée et à bas revenus, mais aussi à haut revenus....

De fait, l’image de l’immigration ouvrière parquée dans des bidonvilles et exploitée durement dans l’automobile est dépassée. Une part de l’immigration est fortement intégrée dans les services, le commerce, et à tous les niveaux, y compris chez les cadres. Il suffit de regarder les promotions des écoles d’ingénieurs pour s’en rendre compte. Certes, il y a l’immigration récente pauvre, les sans papiers, les squats pour ceux qui n’ont pas la chance d’être ukrainien quand ils arrivent en France. mais si l’immigration est bien sûr un marqueur des quartiers populaires, elle ne peut y être réduite.

L’impact de l’immigration ?

Le niveau de revenus est déterminant pour le vote à droite, mais pas pour le vote à gauche, il faut chercher d’autres facteurs explicatifs. Le vote Mélenchon a été présenté comme un vote "immigré", voire "musulman". Il est vrai qu’il a pleinement utilisé le repoussoir Zemmour en contribuant à sa mise en scène médiatique dans deux débats télévisés, au moment ou Roussel demandait l’interdiction de ce candidat raciste. Visiblement, cette médiatisation de Zemmour a eu un effet ressenti dans les quartiers par les militants communistes qui ont souvent entendu "je suis musulman, je vote Mélenchon pour contrer Zemmour", et qui n’arrivait pas à faire entendre que c’est la laïcité qui défend les croyants, protège le choix de chacun, le vrai opposé de Zemmour, ce qui aurait du pousser les musulmans à voter Roussel !

L’INSEE fournit une base de données sur le taux d’immigrés par commune. Bien entendu, les immigrés ne votent pas à l’élection présidentielle. Mais le taux d’immigrés est naturellement lié au taux de français d’origine immigrée, leurs enfants, petits-enfants, des personnes naturalisées... On constate que l’impact du taux d’immigré sur le vote semble très marqué, avec une corrélation nettement positive sur le vote Mélenchon.

Mais cette corrélation est très marquée régionalement, et par exemple faible dans les hauts de France. Certes, il y a certes une petite tendance, les droites mélenchon montent vers la droite, mais le coefficient de corrélation est très bas, ce qqui veut dire qu’il y a des communes à forte immigration avec un faible score Mélenchon et des communes à faible immigration avec un fort score Mélenchon. Ce n’est pas le taux d’immigrés qui explique le vote.

Par contre, cette corrélation est fortement marquée dans la région parisienne, mais pour ne pas "regarder le doigt qui montre la lune", il faut alors le comparer avec les autres votes de gauche, en 2012 et 2017...

En 2012, c’était le vote Hollande qui était nettement plus marqué par la place des "immigrés" que le vote Mélenchon, un vote Hollande qui était fortement "anti-Sarkozy", contre celui qui voulait "nettoyer les quartiers au karcher" et qui a d’ailleurs fortement... réduit les effectifs de police. Mélenchon 2022 a principalement récupéré ce vote Hollande de 2012. C’’est la conclusion de cette analyse.

Mélenchon, le vote de gauche ?

Si le vote Mélenchon n’est que partiellement le vote des bas revenus, s’il n’est pas du tout le vote ouvrier, s’il n’est que localement marqué par la place des immigrés, alors quelle est sa nature principale ?

Elle est simple à identifier et tout le monde en a parlé le soir du premier tour. Mélenchon a "écrasé la gauche". De fait, il y a une très forte corrélation entre le vote Mélenchon 2022 et le vote de gauche 2012 ou 2017. On peut même dire que le vote Mélenchon 2022 est seulement l’addition de son vote de 2012 et de celui de Hollande... avec une perte liée à la progression de l’abstention et au recul global de la gauche.

On constate que cette tendance globale à la baisse de la gauche depuis 2012 se retrouve de manière assez homogène par rapport aux revenus, en comparant la vote JLM de 2022 et le total gauche de 2012 et 2017, avec une forte baisse de 2012 (contre Sarkozy) à 2017 (contre Hollande), et un résultat 2022 qui reste loin de 2012... Ce résultat est valable pour toute la France, mais plus fortement marqué dans les grandes villes et dans la région parisienne. La corrélation est forte dans les grandes villes

Elle est aussi plus forte dans l’ile de France

et encore plus dans les grandes villes d’Ile de France où elle explique 90% du résultat de Mélenchon.

Mais si Mélenchon absorbe la gauche, il n’empêche pas son affaiblissement... quelque soit le niveau de revenu.

Le résultat Mélenchon 2022 est au niveau du Mélenchon 2017 en % des inscrits, sa progression en % des exprimés étant liée à la hausse de l’abstention. Et le total gauche 2022 est un peu au dessus de son niveau 2017, surtout sur les revenus plus élevés, mais toujours en dessous de son score 2012, surtout sur les bas revenus.

On a ainsi une confirmation politique. Jean- Luc Mélenchon n’a pas fait grandir une "union populaire" qui donnerait de la force aux bas revenus, aux ouvriers, aux premier de corvées, aux quartiers, aux immigrés... Il n’a fait reculer ni l’abstention, ni le vote extrême de la colère noire populaire, ni repris un vote socialiste qui avait été entrainé par le macronisme. Il a seulement absorbé la gauche tout en accompagnant son affaiblissement. Il est objectivement le profiteur de l’échec historique de l’union de la gauche qu’avait engagé son maitre à penser, François Mitterrand. La gauche est à reconstruire et ce ne sera pas avec Jean-Luc Mélenchon, contrairement à l’idée médiatique dominante.

L’anecdote du parachutage de Taha Bouhas à Vénissieux est illustratif de ce point de vue.

L’échec du parachutage de Taha Bouhafs, plus qu’une erreur de casting, une incompréhension du vote des quartiers !

Car cette analyse électorale aide à comprendre différemment "l’affaire Bouhafs" qui n’est pas une simple erreur de casting, pas un raté dans un mouvement faiblement organisé et où tout est décidé par le chef. Le choix de Bouhafs était bien un choix politique, reposant sur une analyse fausse du résultat des présidentielles supposant que c’était le vote "communautaire" qui était déterminant dans le succès apparent de Mélenchon dans les quartiers populaires.

Mais la 14ème circonscription du Rhône n’est pas constituée que des quartiers prioritaires de la politique de la ville ! Les minguettes, la plus grande "ZUP" de France, ne représente que 15% de la circonscription ! Et aux minguettes même, si Mélenchon a écrasé plus qu’ailleurs le reste de la gauche et notamment le vote communiste, il n’a pas plus fait progresser la gauche qu’ailleurs. En 2012 comme en 2017, c’est un ancien socialiste devenu macroniste qui a été élu, profitant bien sûr de la vague macron mais conservant malgré tout une part de l’électorat socialiste qui le connaissait, avec de très haut niveaux aux minguettes.

Au-delà des péripéties d’un candidat dont l’affaire de violences supposées conduira la direction de la FI à le retirer, tout en tentant de le présenter comme la victime d’une "meute raciste", c’est bien le constat de l’échec de cette candidature à rassembler la gauche qui a conduit à son éviction. Le succès du meeting du 5 mai de Michèle Picard, ses larges soutiens socialistes, écologistes et républicains rendait la bataille beaucoup plus indécise qu’en 2017. Michèle Picard avait une vraie chance de gagner et de battre Blein, et ce pour la 3eme fois, après les municipales et métropolitaines de 2020 ! Cela aurait été un succès national pour le parti communiste et c’était intolérable pour certains.

Mélenchon a pris conscience à temps pour lui de cet écart entre le discours officiel de l’union populaire et la réalité de la circonscription. La suite est une autre histoire.

Quel avenir pour la gauche, pour le parti communiste ?

Cette analyse met à bas tous les discours médiatiques qui nous sont imposés depuis des semaines. Malheureusement, le parti communiste et le journal l’humanité ont complètement cédé devant les injonctions de Mélenchon a confirmer son "narratif" ; « C’est la faute à Roussel, j’aurai pu gagner, je vais gagner, je suis le peuple... »

Et bien non. Le fait électoral principal du premier tour des présidentielles, c’est la division populaire, bien loin de son unité, des milieux populaires écartelés entre abstention ouvrière, colère noire légitimée, réformisme assumé jusqu’au macronisme, la réussite médiatique personnelle de Mélenchon masquant la faiblesse militante et idéologique de la gauche. Après le troisième échec de Mélenchon, contre tous les identitarismes, les communistes doivent patiemment travailler à reconstruire une identification de classe, condition de l’unité populaire.

Ce sera l’objet d’un autre article....

L’adresse originale de cet article est https://pierrealainmillet.fr/Premie...

Cette analyse des résultats est un gros travail et je remercie d’avance tous les commentaires, et surtout ceux qui souligneraient d’éventuelles erreurs... les données sociologiques viennent de l’INSEE et les données électorales du site data.gouv.fr. Le croisement se fait simplement dans un tableur mais de grande taille (30 000 lignes...) et les temps de calcul sur un ordinateur banal sont importants... Je peux fournir le tableau global à ceux que ca intéresse...

[1tous les résultats dans cet article sont exprimés en % des inscrits, ce qui permet de tenir compte toujours de l’abstention, très différenciée géographiquement et socialement

[2Saint-Denis -2,45 %, Montreuil +1,99 %, La Courneuve -4,51 %, Trappes -2,80 %, Gennevilliers -2,12 %

[3Gennevilliers +2,60%, La Courneuve +5,44% ...

[4ville avec revenu médian dans le premier quartile et avec taux ouvrier INSEE parmi les plus élevés

[5Au passage, cela montre que Mélenchon a écrasé la gauche, mais n’a pas fait reculer l’abstention, ce qui montre le caractère politicien de sa bataille pour dénoncer la responsabilité des autres dans son troisième échec, sans jamais discuter de sa stratégie du vote utile qui poussait contradictoirement à faire monter Macron et Le Pen !

[6on peut mesurer cette corrélation par le "coefficient R2" précisé dans le graphe. Quand il dépasse 0,5, on peut parler d’une nette corrélation

[7une tendance approchée de manière polynomiale et non pas linéaire

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