Réponses aux questions sur le livre de Xi Jinping

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 67%

Ces réponses portent sur les propositions chinoises en matière de droit international, mais dans une certaine mesure elles conditionnent ma vision de la politique dans mon pays, la France. Je ne crois pas que l’on puisse continuer à se leurrer sur la nature de la crise, sur son ampleur, sur nos alliances et sur le fait que si tout l’art du politique est d’empêcher la violence, c’est justement en prenant conscience de son caractère quasiment inévitable que l’on peut y faire face. Je suis par ailleurs convaincue et cela ne date pas de hier que l’intervention de la Chine bouscule en profondeur toute la géopolitique. C’est ce que j’énonçais dès 2006 dans un livre intitulé "Les États-Unis de mal empire" et qui m’avait été inspiré par la lecture d’un rapport de Fidel Castro au sommet des non alignés de 1983, dans lequel il décrivait la crise et la nécessité de nouveaux rapports sud-sud. La Chine, disais-je alors, représente la première fois où un pays encore "sous-développé" et appartenant au tiers-monde est en train de devenir le challenger de l’impérialisme des États-Unis… Cela change toute la donne internationale. C’est dire l’intérêt pris la lecture du livre de Xi Jinping : "Construisons une communauté de destin pour l’humanité".

J’ai été interrogée récemment sur la manière dont en tant qu’occidentale, française j’avais lu les textes de Xi Jinping rassemblés sous le titre "Construisons une communauté de destin pour l’humanité", la première demande était : y a-t-il dans ce livre "Construisons une communauté de destin pour l’humanité" des termes ou des concepts qui vous ont particulièrement impressionnés ?

D’abord notons la présentation de l’ouvrage, il s’agit d’une série de discours (84) de Xi Jinping étalés dans le temps du 28 janvier 2013 au 22 juin 2018 et qui s’adressent à des interlocuteurs divers. Apparemment, la lecture qui parait s’imposer est chronologique, mais pas seulement. Parce que pour répondre à la question, ce qui m’a particulièrement impressionné, c’est qu’en lisant les propositions du camarade Xi Jinping dans cet ordre chronologique, je pensais qu’elles étaient simples. Il s’agissait pour tout dire des discours dont l’intérêt était d’éclairer l’évolution de la situation depuis le début de la prise en charge de Xi Jinping en matière de contacts internationaux.

Puis j’ai eu le sentiment que ce que je croyais simple à partir d’une lecture occidentale s’avérait beaucoup plus compliqué que ce que je le croyais. Comprendre les concepts employés, ce qui est essentiel en diplomatie, relevait d’un autre appareillage intellectuel. Un concept admet une définition, et à ce titre il désigne des faits précis, des propositions, mais à partir du moment où il s’agit d’un concept théorique, il les fait apparaître dans une organisation nouvelle qui en transforme le sens. C’est pour cela qu’il n’y a pas de concept isolé mais toujours un appareil conceptuel dans lequel il prend sens.

Il en était ainsi de la proposition d’une "communauté de destin" comme base d’une nouvelle architecture internationale. A priori, cela pouvait sembler de la diplomatie classique, écartons ce qui oppose et cherchons un terrain d’entente. En tant que tel, cela invitait à un retour aux fondements mêmes de la possibilité d’institutions internationales puisqu’il s’agissait de ce fait, de retrouver la souveraineté de chaque nation. Souverainetés mises à mal, en particulier depuis la fin de l’URSS, par la prétention de l’occident à imposer son droit d’intervention contre des nations souveraines au nom de ses intérêts propres et de ses valeurs.

La Chine, forte de sa puissance économique, proposait de fonder un nouvel ordre international en revenant au respect des souverainetés. Ce qui est effectivement le principe universel sur lequel par exemple Kant a établi la possibilité d’un droit international garantissant la paix, et de discuter d’abord de ce qui pouvait unir, ce qui est là une règle diplomatique encore plus ancienne.

Mais plus je lisais, plus il me semblait que cette identité conceptuelle entre respect des souverainetés nationales comme principe universel et communauté de destin revendiquée comme la base d’un droit international, si le but affirmé en était la paix et le développement, ne relevait pas du même appareil conceptuel. Ils finissaient même par s’opposer.

Le concept de communauté de destin dans la pensée chinoise.

Alors j’ai pensé à Marx qui à la fin de sa vie en parlant de la Chine soulignait le fait qu’il ne fallait peut-être pas passer par Hegel mais passer par d’autres penseurs. J’ai eu le sentiment intellectuel d’être confrontée à un autre univers conceptuel malgré une traduction limpide. Donc j’ai rebroussé chemin et relu d’autres textes, en particulier celui adressé à la société confucéenne, plus à usage interne et cette lecture m’a incité à comprendre que Xi Jinping revendiquait autant cette tradition qu’il lui définissait des limites. Ces limites pouvaient tout autant relever d’une tradition étatique forte dans la conduite des transformations nécessaires digne du premier empereur, celui dont le tombeau défie l’imagination, mais aussi quasiment de la dictature du prolétariat à la Mao matinée de Deng Xiao Ping. Ce pouvoir étatique s’imposait au respect des rites et traditions de la pensée confucéenne et en même temps s’interpénétrait à elle, en reconnaissait l’apport.

Cette lecture m’a aidé à comprendre que l’on pouvait concevoir la proposition de Xi Jinping soit d’un point de vue occidental comme un retour à la citoyenneté, la souveraineté liée à la Révolution française, soit lui donner un sens plus large comprenant à la fois la citoyenneté mais aussi une transcendance (le mandat divin autant que la très vieille civilisation chinoise) qu’une relation à des communautés plus organiques comme la famille. A travers cet apport confucéen la souveraineté d’une nation ne reposait pas comme chez Kant sur son corolaire, la démocratie dans les dites nations, mais sur également un aspect démocratique, disons celui d’un contrat social accepté de tous, mais aussi sur le fait que le contrat se référait à une transcendance de la nation sur l’individu par le biais de communautés organiques plus que politique dont l’exemple type est la famille.

Si l’on admet que depuis Kant cette exigence démocratique a fortement évolué dans les société occidentales, cette évolution a conduit à une crise très profonde du concept lui-même. Et les propositions de Xi Jinping prennent acte de cette crise pour proposer une tout autre architecture.

Comment expliquer à quel point cette lecture témoigne de la manière dont un dirigeant est lui-même le produit d’une histoire sur laquelle nous avons plus de préjugés que de connaissances réelles.

De l’interprétation de la révolution culturelle

Dans un discours adressé à Obama, Xi Jinping nous présente une autre interprétation de la révolution culturelle que nous avons en occident où toutes tendances confondues nous considérons cet épisode de l’histoire de la Chine comme une catastrophe. Xi Jinping raconte comment fils d’un dirigeant de la première heure, il a été envoyé à la campagne s’y refaire une santé idéologique. Il a partagé la vie des paysans, y compris les lits en brique et surtout le manque de viande, l’envie d’en manger qui tourne à l’obsession. Il est devenu chef du parti dans le lieu et sa première préoccupation a été de fournir de la viande au village, de fonder une économie qui permettait cela… Dans l’anecdote, il y avait comme un écho de la poule au pot de notre bon roi Henri IV et de son ministre Sully, mais là ça conciliait Mao et Deng XiaoPing… ce qui était sûr, c’est que chez Xi Jinping c’était devenu de l’ordre du réflexe conditionné, parce qu’en le suivant lors de sa venue à Wuhan après l’épidémie, je l’avais vu inspecter les étals de légumes fournis gratuitement à la population et s’inquiéter : « Est-ce qu’il y a de la viande ? ».

Je lisais en même temps Duby, sa description des hommes de l’an mille : « Manger à sa faim toute l’année paraissait alors un privilège exorbitant, celui de quelques nobles, de quelques prêtres, de quelques moines. Tous les autres étaient les esclaves de la faim. Ils la ressentaient comme le caractère spécifique de la condition humaine ». L’expérience du sous développement dans de vaste continent c’est encore cette condition humaine-là. C’est assez étonnant de rencontrer un des plus grands dirigeants du monde qui a touché à cette expérience-là.

Et bien on sent dans la proposition du "bien commun" quelque chose de cet ordre là, une insistance sur ce qui peut en finir avec la famine, la maladie, et des tas d’autres maux du sous développement, mais sans favoriser le moindre clientélisme, chacun doit apprendre à changer sa société… En gros la Chine dit à la jeunesse du tiers monde : « tu as hérité d’une société néo-coloniale, marquée par des siècles d’asservissement, ce n’est pas de ta faute, mais si dans vingt as rien n’a changé ce sera de ta faute ».

Voilà qui ne peut que heurter une "élite" révolutionnaire à la recherche de bailleurs de fonds et très coupés de leur peuple et entériner la vision d’une Chine elle-même capitaliste.

Cuba a fait des expériences semblables et après l’échec des foyers que prétendait allumer le Che, elle a choisi de reprendre un autre aspect du Che, celui des médecins et de l’aide à la lutte contre le sous développement.

Ceci explique que quand la Chine, à propos de l’épidémie, souhaite en appeler aux forces politiques, le parti communiste chinois au pouvoir ne s’adresse pas seulement aux partis frères ni mêmes aux partis "progressistes" mais à tous les partis représentés dans leur parlement y compris ceux de droite. Même si le PCF en fait une présentation un peu différente, il s’agit bien de la mise en œuvre d’une autre conception de l’action politique en faveur de la défense de l’humanité, celle de la recherche par tous du bien commun.

Donc ce que propose la Chine et qu’elle concrétise dans ses "routes de la soie", c’est en gros, substituer à l’universalisme du modèle et de ses valeurs, la recherche de ce qui est "commun" et d’abord matériel et laisser à chaque pays ou aires de civilisation ses propres valeurs avec échange dans ce domaine qui relève de la connaissance dans un commerce donnant-donnant.

Résultat, quand à la fin m’a été posée la question : pensez vous que la proposition de la communauté de destin puisse générer la paix ?

J’ai répondu, c’est son but mais très honnêtement je crois que cela ne peut pas intervenir par le biais de la paix, ou alors il s’agit de celle qui s’obtient en empêchant tout autre chemin à l’adversaire. Ce n’est pas la paix, c’est l’impossibilité de la guerre. Si je pense cela c’est que votre proposition met en cause toute l’hégémonie occidentale, celle que le dit occident a impulsé depuis le XVIIIème siècle au moins. On n’a jamais vu un empire renoncer à son imperium sans se battre et l’adversaire n’est pas un tigre de papier.

Il y a le fait que la paix n’a jamais été le but des relations internationales, mais bien plutôt l’annexion, la possession de ressources nouvelles, la vente de sa propre production dans des conditions les plus avantageuses. Vente et commerce sont de même nature. Chercher la paix a été l’invention du socialisme et de l’URSS, une valeur profondément étrangère aux sociétés fondées sur la propriété privée, qu’elles soient esclavagistes, féodales ou capitalistes.

La proposition parait simple en effet puisqu’il s’agit de travailler ensemble à ce que les différentes nations, voir civilisations, ont en commun, les besoins de nourriture, de développement et de sécurité par exemple et de ne pas prétendre intervenir sur les mœurs, conceptions étatiques ou religieuses des autres nations.

Mais l’exemple de la pandémie, prouve à quel point les empires déclinants ceux des USA et de l’UE ont du mal à envisager ce qui est "commun" alors que rien ne parait plus évident que de combattre ensemble un mal commun. Et à quel point le thème de la démocratie propre à nos société occidentales tourne au suicide collectif. L’attitude à l’égard de la Chine dans laquelle les préjugés néo-coloniaux, racistes de l’ancien péril jaune s’agrémente de l’anticommunisme pour aboutir à une vision délirante de l’ennemi qui va jusqu’à nous interdire de nous protéger. Une guerre menée jusqu’à la caricature de porte avions et d’armées infestées par le coronavirus mais qui ne renoncent ni à envahir, ni à imposer sanctions et blocus. Le tout au nom d’une conception de l’universel de la domination baptisée "démocratie", mais qui n’est que l’acharnement autour de la défense du droit du propriétaire dans tous les domaines.

Je crois que là encore Marx peut aider à mieux percevoir le pourquoi d’une telle situation et pourquoi avec les puissances occidentales il ne saurait y avoir la paix mais au meilleur des cas simplement l’impossibilité de la guerre.

Marx n’a pas confondu l’État, mais aussi les formes superstructurelles avec l’économie, ce qu’il dit dans sa rude "Critique du programme du parti ouvrier allemand" en 1875, appelé aussi "Critique du programme de Gotha", est très parlant là-dessus.

La société existante, c’est la société capitaliste qui existe dans tous les pays civilisés, plus ou moins libérés des vestiges du Moyen Âge, plus ou moins évolués. En revanche, l’État "existant" change avec la frontière de chaque pays. Dans l’empire prusso-allemand, il est autre qu’en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis, "l’État existant", c’est donc une fiction.

Ce qui les fait différer c’est leur histoire différente et à ce titre on ne saurait comparer la vieille Europe, ses diverses nations avec la jeune Amérique où l’État a été d’emblée soumis à la société bourgeoise et à son mode de production en négation de toutes les sociétés antérieures, l’État a pu être conçu immédiatement selon les impératifs du capitalisme.

Et il est évident que le fait que ce soit ce pays là qui ait le leadership n’est pas indifférent au fait que la proposition de communauté de destin ne puisse, comme on le voit à travers la gestion de l’épidémie, être accepté que par un rapport des forces qui le cloue au sol.

Disons tout de suite que très tôt dans sa critique d’Hegel, Marx, s’il ne confond pas État, formes juridiques avec l’économie, ne voit pas une autonomie. Marx en même temps déclare que les rapports juridiques pas plus que les formes d’Etat, ne sont nés de la pensée des juristes, mais prennent naissance dans les contingences matérielles (ce qu’Hegel désigne sous le terme de société civile) et bien sûr, c’est dans l’économie politique qu’il faut rechercher ces contingences.

Donc l’histoire à laquelle nous faisons référence pour marquer son rôle déterminant sur les formes politiques n’est en rien une simple histoire événementielle, ni même simple "civilisation". Elle est histoire de la lutte des classe avec ses moments forts, sa mémoire dans des temps divers de développement des forces productives. Et comme il l’ajoute : « L’ensemble de ses rapports forment la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique,et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale ».

Il sera très attentif dans divers textes de ce point de vue, aux potentialités révolutionnaires de la société chinoise dans laquelle se rencontre une immense civilisation et l’humiliation coloniale ; la lutte que nous qualifierons comme anti-impérialiste depuis Lénine est déjà au centre de son analyse pour décrire ces potentialités révolutionnaires. La proposition de destin commun relève de cela mais elle ne sera pas spontanément acceptée par les pays du Tiers monde qui, soit sont dans leurs élites complètement soumis au néo-colonialisme et se nourrissent des miettes du pillage, soit craignent un nouveau néo-colonialisme.

Mais revenons-en à la raison pour laquelle je ne crois pas que cette proposition de "communauté de destin" puisse se bercer des illusions d’une quelconque coexistence pacifique, cela pour deux raisons.

La première est la nature de la crise très profonde que traverse le capitalisme, la contradiction entre développement des forces productives et propriété privée des moyens de production prend des aspects caricaturaux quand les puissances les plus riches du monde sont incapable d’assurer la santé et la nourriture de la masse de leurs citoyens. Chez nous en France, cela prend l’aspect caricatural de l’absence de masque.

La seconde tient à la spécificité de l’État américain. Ce que là encore Marx a noté : à l’inverse de la vieille Europe, l’État américain n’a pas eu à prendre en compte les anciennes structures féodales, ni les luttes antérieures, il est allé directement à l’État bourgeois, celui où l’État est le plus soumis à l’impératif de l’économie et aux capitalistes, propriétaires des moyens de production. C’est le retour à ces fondements, comme à l’individualisme qui est son corollaire, que défend Trump, et qui est compris par les citoyens américains, sur laquelle est basée le droit au pillage de la part des États-Unis à travers l’imposition de ce modèle comme l’universel démocratique.

Vous [Xi Jinping, NDLR], vous proposez le "commun" à travers les exigences des peuples en matière de besoins vitaux et pour le reste, le respect des souverainetés. Mais cela va a contrario de ce qui fonde la réalité de ce que sont les sociétés occidentales et qui éclate dans toute son évidente brutalité avec les États-Unis qui rallieront autour d’eux non seulement les autres sociétés occidentales qui participent au pillage mais une bonne partie de ceux qui ont bénéficié de ce pillage, même d’une manière tout à fait contradictoire nuisant à leurs propres intérêts comme on le voit aujourd’hui avec la destruction des services publics tandis que ne cessent de gonfler les budgets militaires.

Il y a donc face à ce que vous proposez, la création d’un rapport des forces dans lesquels vous n’obtiendrez un dialogue autour de ce qui me semble en effet une proposition novatrice et importante qu’en mesurant bien la nature du rassemblement qu’il faut opérer autour d’elle. il en est de ce que vous proposez au plan international de même nature que ce que devraient se poser tous ceux qui sont réellement convaincus de la nécessité d’un changement dans lequel se joue le sort de l’humanité : comment créer un rapport des forces. Il ne s’agit pas d’additionner les mécontentements en espérant que cela suffira mais bien de conserver l’idée de la violence irréductible de ce qu’il faut endiguer et in fine abolir. Cette nature de l’adversaire change complètement la donne. L’hégémonie que vous revendiquez au nom de l’humanité ne va pas plus de soi d’ailleurs. Si vous voulez ce qui semble nécessaire, donner une dimension "culturelle" à votre commun matériellement bien cerné, je vous conseille de vous rapprocher de Cuba qui représente une force de conviction par l’exemple qui a réellement acquis une puissance matérielle dans les idées.

Mais je pense que vous ne m’avez pas attendue pour penser cela.

Danielle Bleitrach

Voir en ligne : Sur le site "Hhistoire et société"

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