Volodymyr Chemerys, le mouton noir de la politique ukrainienne

, par  Danielle Bleitrach , popularité : 46%

Un texte incroyable comme Danielle en déniche régulièrement, un témoignage vrai d’un acteur progressiste du Maïdan broyé par la machine otanesque qui s’est emparée de l’Ukraine... C’est comme le compte-rendu journalier très factuel du point de vue russe sur la guerre "Opération de la Russie en Ukraine, Diffusion en ligne jour par jour qui aide à comprendre à quel point nous sommes dans une guerre de l’information où nos médias sont totalement intégrés à l’effort de guerre de l’OTAN.

Les communistes ont vraiment besoin de s’informer sur le monde autrement que par les canaux occidentaux, qui malheureusement dominent l’Humanité..

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Un texte qui est très important pour comprendre ce qui s’est passé dans le Maïdan et correspond à ce que nous avions perçu. Non seulement cela éclaire la situation ukrainienne mais celle de pays européens y compris la France avec cette rupture entre couches moyennes idéalistes et classe ouvrière qui aspirent pourtant tous à un changement profond. Comment l’impérialisme, celui des USA, celui de l’UE, profite de cette division pour installer un régime néonazi, encore plus corrompu et met en prison non seulement les communistes mais les idéalistes du type de celui qui ici appelle à l’aide. (note et traduction de Danielle Bleitrach)

24.07.22 – Kiev, Ukraine – Oleg Yasinsky

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Ces mots concernent un ami et collègue dont la vie est en danger. Dans le paysage politique ukrainien, de plus en plus pauvre, décadent et prévisible parmi tant de marionnettes et tant de fanatiques, il reste peu de politiciens. Les flammes qui s’élèvent aujourd’hui sur le pays, plus clairement que jamais, illuminent la terre noire brûlée, sans idées, sans pensée, sans regards, un territoire qui, bien avant cette guerre, a été dépouillé de toute possibilité d’avenir, généreusement semé uniquement avec les graines empoisonnées de la haine nationaliste.

Par Oleg Yasinsky

Au milieu de ce paysage désolé, malgré et contre toutes les lois de la logique et de la nature, des gens ayant une âme haute survivent et leur noblesse est méprisée par ces temps de misère. Les moutons noirs qui sont en fait les éléphants ou les baleines qui soutiennent le monde. Le nom de l’un d’eux est Volodymyr (en ukrainien) ou Vladimir (en russe, comme vous préférez) Chemerys. En pensant à lui, je me souviens toujours de cette chanson de Silvio sur le mouton noir :

“… C’est le même mouton sombre qui, la nuit, ne peut pas être vu sous les rayons de lune.
C’est le même qui reste coincé dans les ravins.
C’est le même que celui que le prêtre a maudit avant-hier… ».

La première fois que je l’ai vu sur l’écran de télévision, à Kiev, en octobre 1990, il était l’un des principaux leaders étudiants, protagonistes de la « révolution sur le sol de granit », un large mouvement d’étudiants ukrainiens qui, parmi leurs diverses revendications, exigeaient de nouvelles élections législatives, le service militaire des Ukrainiens uniquement sur le territoire de l’Ukraine, une nouvelle constitution, le report de la ratification de l’adhésion de l’Ukraine à l’URSS jusqu’à « un État de droit indépendant, politiquement et économiquement stable », et la démission du Premier ministre.

La chute du Premier ministre et l’acceptation par le gouvernement de la plupart de ses revendications ont été un événement décisif pour la proclamation de l’indépendance ukrainienne en moins d’un an.

Volodymyr était squelettique, il était l’un des plus d’une centaine d’étudiants qui étaient en grève de la faim de 15 jours dans des tentes sur la place centrale de Kiev, quand le mot « Maidan » n’était pas encore connu du monde. Je me souviens d’une organisation exemplaire de la sécurité lors de la manifestation. Parmi les manifestants, il y avait ceux qui étaient chargés d’empêcher toute expression violente, ils étaient très disciplinés et maintenaient un contact informel permanent avec la police qui ne voulait pas non plus réprimer.

Au cours des trois semaines de marches quotidiennes, avec des centaines de milliers de participants, il n’y a pas eu un seul incident de violence. Comme une grande partie de notre génération à cette époque, il a été déçu par le deux poids deux mesures du socialisme bureaucratique, a cru aux valeurs de la démocratie libérale, a partagé son grand idéalisme avec l’énorme naïveté si typique de notre société sans tradition de débat politique.

C’était un vaste mouvement nationaliste démocratique, (encore assez démocratique et pas très nationaliste), très inclusif et croyant beaucoup à l’absurdité alors populaire de penser qu’il pourrait y avoir une convergence entre le meilleur du socialisme et le capitalisme pour aller de l’avant en tant que société. Malgré notre ignorance totale du monde réel, au milieu de ces mouvements, nous avons eu des discussions assez intéressantes et profondes. La politique ne nous semblait pas encore être quelque chose de sale, et encore moins une entreprise, nous pensions que c’était une affaire d’idéalistes et de révolutionnaires. Nous n’avions aucune idée de quoi que ce soit.

Pour la deuxième fois, je l’ai revu quelque 15 ans plus tard. Je vivais déjà au Chili et quand très occasionnellement je voyageais en Ukraine, mes amis de gauche m’invitaient à parler de l’Amérique latine, car il y avait toujours beaucoup d’intérêt et peu d’informations directes.

Je me souviens qu’une fois, nous avons discuté au siège de l’Instituto República, fondé et dirigé par lui. C’était un projet étrange pour la construction d’une pensée civique ouverte à tous (quand c’était encore possible). À notre conversation sur l’Amérique latine sont venus des communistes, des anarchistes, des trotskystes et des nationalistes ukrainiens. Nous avons débattu de divers sujets pendant des heures. Nous pouvions toujours nous parler et malgré les désaccords très clairs, presque sur tout, et les plaisanteries politiques entre nous tous, nous pouvions toujours nous serrer la main et sortir boire un verre ensemble pour poursuivre la discussion. On m’a beaucoup posé de questions sur les zapatistes. Quand nous étions seuls avec Volodymyr pendant un certain temps après, il m’a parlé de son admiration de toute une vie pour la Révolution cubaine, les sandinistes et Allende. C’était la gauche en laquelle il croyait. L’Ukraine était encore un endroit très paisible et les guerres semblaient être une question d’autres mondes exotiques et lointains.

Certains se souviendront que lors de l’invasion américaine de l’Irak, le 8 avril 2002, deux journalistes étrangers ont été tués par des tirs de chars à l’hôtel “Palestine” de Bagdad : l’Espagnol José Couso et l’Ukrainien Taras Protsiuk. Taras était un ami de Volodymyr. Dans les années qui ont suivi, Chemerys, confronté à l’indifférence totale de son gouvernement, a organisé une campagne en Ukraine pour demander au gouvernement américain de reconnaître sa responsabilité et de verser une compensation à sa famille. Bien évidemment, aucune réponse n’a été apportée.

Quelques mois après le coup d’Etat connu sous le vocable de “Révolution du Maidan” en mai 2014, il m’a accordé une interview :

« Ce qui est maintenant connu sous le nom d’Euromaïdan a eu pour origine une protestation d’une partie de la classe moyenne éduquée (“classe créative”), en raison du refus du gouvernement de signer l’accord d’association avec l’Union européenne. Il a débuté le 21 novembre 2013 et s’est pratiquement éteint à la fin du mois. Les manifestations étaient sur le point de s’éteindre, mais dans la nuit du 30 novembre, en violation de la constitution et avec une cruauté inhabituelle, elles ont été réprimées par les forces de police spéciales, les Berkut, et le lendemain, le 1er décembre, plusieurs centaines de milliers d’Ukrainiens indignés sont descendus dans les rues de Kiev. Mais ce n’était plus l’Euromaïdan proprement dit. »

Le fonds « Initiatives démocratiques » souligne que la demande d’un partenariat avec l’Europe n’a été soutenue que par une minorité de ceux qui protestaient ; la majorité (plus de 70 pour cent) voulait, d’abord et avant tout, une amélioration de la vie en Ukraine et la démission du président corrompu Ianoukovitch. Les mots « changement de système » étaient les mots les plus populaires dans le Maïdan, mais leur voix a été détournée par des représentants de l’opposition bourgeoise, deux partis libéraux et un parti nationaliste. Ce sont eux qui avaient les moyens d’imposer leur agenda, tandis que l’extrême droite était occupée à détruire des monuments à Lénine, à marcher avec des torches et à attaquer physiquement les syndicalistes.

Les gens qui ont protesté l’ont fait à cause de revendications sociales et voulaient mettre fin au pouvoir des oligarques en premier lieu ; mais ces exigences ne sont pas devenues les exigences du Maïdan. Cela s’est produit parce que la gauche est littéralement atomisée et que la société civile n’était pas assez forte ou organisée pour résister à l’avalanche de ressources économiques des partis. En fin de compte, les dirigeants de l’opposition politique, hués à plusieurs reprises par le Maïdan, ont été les seuls à réussir à capitaliser sur la chute du régime de Ianoukovitch en formant leur gouvernement de transition.

Dans l’est de l’Ukraine, il y avait peut-être encore plus de potentiel de protestation qu’à l’ouest ; au printemps 2013, par exemple, dans la région de Lougansk, des mineurs se sont emparés du bâtiment de l’administration minière pour exiger de l’oligarque notoire Rinat Akhmetov la satisfaction de leurs revendications sociales. Mais l’Orient n’a pas soutenu la rébellion de Maïdan : d’abord parce qu’il n’a pas vu ses revendications sociales exprimées, et aussi parce qu’il a rejeté les actions agressives de l’extrême droite. Une autre raison était que les travailleurs n’étaient presque pas représentés : selon les informations de la même organisation « Initiatives démocratiques », les travailleurs du Maïdan n’étaient que 7% »..

Il a été l’un des rares protagonistes de la lutte pour l’indépendance de l’Ukraine, qui a condamné sans équivoque et catégoriquement l’attaque militaire du gouvernement ukrainien contre les républiques indépendantistes du Donbass, accusant le pouvoir de crimes militaires et exigeant un dialogue urgent avec les rebelles. En tant que l’un des auteurs de l’actuelle Constitution ukrainienne, il a été parmi les premiers à dénoncer sa violation systématique, d’abord par le gouvernement de Petro Porochenko, et maintenant par le gouvernement de Volodymyr Zelensky. Il a parlé clairement et vivement des risques énormes d’ingérence du FMI, de l’OTAN et des États-Unis dans les affaires intérieures de l’Ukraine, appelant leurs gouvernements fantoches par leur nom.

Lorsque j’étais à Kiev en octobre de l’année dernière, et que les organisations de gauche et les organisations indépendantes du pouvoir, ainsi que les médias, étaient déjà pratiquement interdites par le gouvernement, il nous a invités, quelque 20 ou 30 amis et connaissances de confiance, à planter un bosquet de la liberté de la presse devant l’ambassade américaine. Nous avions peur d’une attaque nazie ou policière mais rien ne s’est passé. C’était drôle qu’un garde ukrainien de l’ambassade nous ait aidés à planter des arbres. Contrairement à nous, il venait d’un milieu paysan et savait comment cela se faisait. Le premier arbre a été planté au nom de Taras Protsiuk, le caméraman ukrainien tué par des Américains à Bagdad, d’autres à la mémoire de journalistes et de communicateurs tués par des paramilitaires en Ukraine et avec des noms de journaux fermés et de chaînes de télévision. Un autre était dédié à Assange. Parmi ces arbres, il y en avait un en hommage aux communicateurs et aux militants sociaux tués en Amérique latine.

Lorsque la guerre a commencé le 24 février et qu’avec elle une répression brutale par le gouvernement ukrainien contre tous les non-conformistes, suspects et critiques, et que plusieurs de nos camarades ont été arrêtés, enlevés, disparus et, si nous avions de la chance, condamnés à de longues peines pour des crimes qu’ils n’ont jamais commis, Volodymyr, malgré des menaces constantes, a ouvert sa chaîne sur Telegram https://t.me/repressionoftheleft où il dénonçait les persécutions politiques dans son pays.

Le 19 juillet, des agents du renseignement ukrainien du SBU, accompagnés de militants nazis comme témoins, ont fait irruption dans sa maison et, après coups, insultes et railleries, ont saisi tous ses appareils électroniques. Il est inculpé en vertu de l’article 436-2 du Code pénal ukrainien pour « justification, légitimation, déni de l’agression armée de la Fédération de Russie contre l’Ukraine et glorification de ses participants », ce qui, s’il était reconnu « coupable », signifierait jusqu’à 8 ans de prison avec expropriation de tous ses biens.

L’interrogatoire est prévu pour le 26 juillet. Comme son ordinateur et ses téléphones sont entre les mains du SBU, il ne serait pas surprenant que l’accusation présente comme "preuve" quelque chose d’aussi stupide que des « lettres de Poutine » ou de Lavrov, des choses qu’ils fabriquent habituellement. L’autre risque permanent pour lui est celui d’être pris pour cible par les groupes paramilitaires qui l’ont toujours menacé.

Déjà beaucoup de mots d’encouragement et de propositions de soutien ont afflué d’Ukraine, du Donbass, de Russie et d’autres parties de l’Europe, de bonnes personnes de différentes obédiences politiques et de points de vue différents sur la guerre actuelle. Ensuite, il y a les autres : certains, célébrant que « cela lui revient comme un boomerang » pour être l’un des « coupables de l’indépendance de l’Ukraine » et d’autres, les nazis ukrainiens, qui le considèrent comme un « traître à leur cause ». Les extrêmes et les stupidités, comme toujours, se touchent et s’embrassent.

Nous avons besoin de toute la diffusion et de la solidarité que nous pouvons obtenir.

Voir en ligne : sur le blog histoire et société de Danielle Bleitrach

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