Quel journal pour organiser les communistes ?

Formation-débat : Que faire ?

J’avais préparé ces notes pour la formation-débat « Que Faire », organisée par « socialisme en débat »

Elles commencent par trois extraits du texte de Lénine, et se poursuivent par quelques commentaires sur l’actualité de ces citations…

Peut-être une lecture de vacance utile pour la mobilisation des communistes pour leur journal… ?


Pour sortir du travail artisanal et construire une organisation révolutionnaire, « Que Faire ? » propose un outil, le journal. Avant d’aborder comment cette question se pose aujourd’hui, relisons les trois points du « plan d’un journal politique pour toute la Russie », dernier chapitre de Que Faire ?.

Le premier extrait répond comme souvent dans les écrits de Lénine à la polémique autour d’un texte précédent intitulé "Par où commencer" et qui mettait en avant cette nécessité d’un journal pour construire une organisation. C’est le meilleur texte « pour commencer ! »

Par où commencer ?

… Avant tout, il nous faut un journal, sans quoi, toute propagande et toute agitation systématiques, fidèles aux principes et embrassant les divers aspects de la vie, sont impossibles. C’est pourtant là la tâche constante et essentielle de la social-démocratie, tâche particulièrement pressante aujourd’hui, où l’intérêt pour la politique et le socialisme s’est éveillé dans les couches les plus larges de la population. Jamais encore on n’avait senti avec autant de force qu’aujourd’hui le besoin de compléter l’agitation fragmentaire (…) par cette agitation généralisée et régulière que seule la presse périodique permet. (…) la fréquence et la régularité de parution (et de diffusion) du journal permet de mesurer de la façon la plus exacte le degré d’organisation atteint dans ce secteur vraiment primordial et essentiel de notre activité militaire. Ensuite, il nous faut, très précisément, un journal pour toute la Russie. (…) tant que nous n’arriverons pas à unifier l’action que nous exerçons sur le peuple et sur le gouvernement par la presse, ce sera une utopie de penser coordonner d’autres modes d’action plus complexes, plus difficiles, mais aussi plus décisifs. Ce dont notre mouvement souffre le plus, sur le plan idéologique et sur celui de la pratique, de l’organisation, c’est de la dispersion, du fait que l’immense majorité des social-démocrates est à peu près totalement absorbée par des besognes purement locales qui réduisent à la fois leur horizon, l’envergure de leurs efforts, leur accoutumance et leur aptitude à l’action clandestine. (…) Aussi le premier pas à franchir pour échapper à ce défaut, pour faire converger plusieurs mouvements locaux en un seul mouvement commun à toute la Russie, doit être la fondation d’un journal pour toute la Russie. Enfin, il nous faut absolument, un journal politique. Sans journal politique, dans l’Europe moderne, pas de mouvement qui puisse mériter la qualification de politique. Sans cela, impossible de venir à bout de notre tâche concentrer tous les éléments de mécontentement et de protestation politiques pour en féconder le mouvement révolutionnaire du prolétariat. Nous avons fait le premier pas, nous avons suscité dans la classe ouvrière la passion des révélations « économiques », touchant la vie des fabriques. Nous devons faire le pas suivant : éveiller dans tous les éléments un peu conscients de la population la passion des révélations politiques.

(…) Le journal ne borne pas cependant son rôle à la diffusion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif ; il est aussi un organisateur collectif. (…) Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les événements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces événements. Les problèmes techniques - la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion - obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en relations personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. (…) Aujourd’hui nous incombe la tâche relativement facile de soutenir les étudiants qui manifestent dans les rues des grandes villes. Demain la tâche sera peut-être plus malaisée, comme celle de soutenir le mouvement des sans-travail dans telle ou telle région. Après-demain, nous devrons être à nos postes pour prendre une part révolutionnaire à une révolte paysanne. Aujourd’hui nous devons exploiter la tension politique qu’a engendrée le gouvernement par sa campagne contre les zemstvos. Demain nous devrons encourager l’indignation de la population contre les abus de tel ou tel bachi-bouzouk tsariste et contribuer, par le boycottage, les campagnes d’excitation, les manifestations, etc., à lui infliger une leçon qui le fasse battre on retraite publiquement. Pour arriver à ce degré de préparation au combat, il faut l’activité permanente d’une armée régulière. Et si nous groupons nos forces dans un journal commun, nous verrons se former à l’oeuvre et sortir du rang non seulement les plus habiles propagandistes, mais encore les organisateurs les plus avertis, les chefs politiques les plus capables du Parti, qui sauront à point nommé lancer le mot d’ordre de la lutte finale et on assumer la direction.

Dernière lecture dans le troisième point abordé sur le journal par Lénine, le lien entre le journal, l’effort d’organisation et la situation politique. Lénine affirme que cet effort est nécessaire qu’on soit en période révolutionnaire ou en période de recul.

Que Faire ? c) DE QUEL TYPE D’ORGANISATION AVONS-NOUS BESOIN ?

(…) l’activité essentielle de notre Parti, le foyer de son activité doit être un travail qui est possible et nécessaire aussi bien dans les périodes des plus violentes explosions que dans celles de pleine accalmie, c’est-à-dire un travail d’agitation politique unifiée pour toute la Russie, qui mettrait en lumière tous les aspects de la vie et s’adresserait aux plus grandes masses. Or ce travail ne saurait se concevoir dans la Russie actuelle sans un journal intéressant le pays entier et paraissant très fréquemment. L’organisation qui se constituera d’elle-même autour de ce journal, l’organisation de ses collaborateurs (au sens large du mot, c’est-à-dire de tous ceux qui travaillent pour lui) sera prête à tout, aussi bien à sauver l’honneur, le prestige et la continuité dans le travail du Parti aux moments de la pire “oppression” des révolutionnaires, qu’à préparer, fixer et réaliser l’insurrection armée du peuple.

Que Faire en 2022 ?

La question du journal en 2022 pose évidemment la question de l’Humanité, qui n’est plus depuis longtemps le journal des communistes et qui est même devenu un journal se battant contre les orientations politiques des communistes, le comble étant atteint avec la une d’affiche de Mélenchon le lundi des négociations législatives difficiles entre PCF et LFI.

Mais la question est aussi de ce que doit être un « journal » pour la reconstruction du parti communiste dans un monde d’information dominé par les pratiques numériques, en tenant compte de la fracture numérique et de la domination des plateformes US. Et peut-être que poser cette question, c’est se donner des armes dans la reconquête par les communistes de leur journal, car les multiples sites internets et pages de réseaux sociaux ne contribuent que faiblement à organiser, centraliser, unir, même quand leur contenu s’inscrit dans la perspective de la reconstruction d’un parti communiste marxiste-léniniste. .

L’immense majorité des jeunes, ceux qui feront ou qui ne feront pas le parti communiste demain, ne lisent pas vraiment de journaux, mais lisent chaque jour des messages, des tweets, des notifications, des pages, et beaucoup de vidéos…

Reprenons le rôle que Lénine donne au journal :

  • la diffusion partout d’une position politique, le journal est par nature un outil centralisé permettant au "centre" de jouer son rôle, il "centralise"
  • un effort d’organisation formateur pour les militants, il "organise"
  • être alimenté par les militants en contribuant à la construction de cet intellectuel collectif qui permet la confiance et la légitimité… il "unit".

Un journal est aujourd’hui un un réseau social numérique dont l’édition papier n’est qu’une version. Reconstruire un journal communiste, c’est chercher comment un réseau social peut organiser, centraliser et unir. Pour l’instant, les tentatives numériques du PCF n’ont jamais répondu à cette question de l’organisation des militants. Il faut donc redéfinir un tel journal-réseau social comme l’outil de l’organisation elle-même, la gestion des adhérents, des cotisations, des contacts amis, et aussi de son activité, les agendas, les documents de travail, l’actualité sur laquelle les communistes peuvent faire de l’agitation.

C’est pour accompagner sa mutation réformiste que le parti communiste a laissé dépérir une organisation historiquement distribuée (les cellules, les sections, le carnet du trésorier, les timbres…) pour choisir une informatisation totalement centralisée, avec Le logiciel communiste COCIEL : l’outil du centralisme technocratique alors que le numérique permet de concilier centralisation et organisation. Un journal-réseau social peut être distribué, avec un centre qui porte le point de vue « pour toute le France » et des structures à différents niveaux qui relaient, enrichissent, éditorialisent dans des contextes locaux différents, jusqu’à fournir un outil pour la vie des cellules, devenant un reseau-social-communiste. Il peut ainsi aider à reconstruire dans un contexte hétérogène d’un parti émietté et qui a perdu depuis des décennies sa direction révolutionnaire. De ce point de vue, l’expérience des sites internet est utile, mais doit être dépassé dans un vrai projet de « journal-réseau pour tout le parti communiste Français ».

Par rapport aux plateformes numériques existantes, il devrait permettre

  • le centralisme démocratique, quand les solutions existantes sont certes centralisées, mais ne permettent pas la démocratie interne.
  • une forte sécurisation, quand facebook expose la vie militante à tous nos ennemis
  • de se construire d’en bas et d’en haut
  • d’évoluer au fil des progrès de l’organisation, et non pas des besoins marketings des plateformes

Pour toutes ces raisons, je propose de poser la question du journal d’abord comme un objectif d’organisation dans la reconstruction des bases militantes du parti.

Vos témoignages

  • Quel journal pour organiser les communistes ? 18 août 2022 15:44, par Bernard Sarton

    En effet l’Humanité doit redevenir l’organe central du PCF et cela se fera par une décision de congrès . D’autre part il faut absolument un outil audiovisuel pour le PCF comme les milliardaires en disposent avec les chaines info ; pour cela il faut acheter par souscription et aide du mouvement communiste une télé-radio comme BFM . La jeunesse ne lit pas la presse comme les générations précédentes , et cela la bourgeoisie l’a compris en achetant toutes les chaines-info de l’hexagone sur les profits que génèrent toutes les entreprises du CAC40 .La presse papier , malgré son faible nombre de lecteurs surtout âgés,survit par les subventions d’Etat et le mécénat de certains capitalistes dégrevé d’impôts. Pour pouvoir organiser les nouvelles générations au sein du PCF et du mouvement révolutionnaire il faut des outils de propagande idéologique capables de combattre le capitalisme et de le discréditer jusqu’à sa suppression définitive . Internet ne suffit pas dans ce combat anticapitaliste et les télés étant dans tous les foyers il nous faut occuper ce créneau propagandiste avec créativité. Les pays socialistes sont d’ailleurs un bon exemple dans leurs réalisations télévisuelles comme la Chine , le Vietnam ou Cuba . Il faut donc trouver tous les moyens financiers,juridiques, matériels et compétences journalistiques pour se rendre propriétaire d’un média efficace télévisuel en mobilisant toutes les qualités militantes révolutionnaires du mouvement communiste en France et même en Europe . C’est possible mais il faut une volonté politique forte portée par les militants communistes de tout l’hexagone ….

  • Merci pour cet article essentiel

    La question de la sécurité ne doit pas être négligée. Nous avons les uns et les autres vécu longtemps en « temps de paix », et pris l’habitude d’afficher âge, nom, prénom, voire la photo ; mais la liberté de parole peut se transformer en censure ou en outil d’identification. Et l’accentuation de la crise, associée au redressement du parti communiste sont deux excellents motifs pour cette transformation. Il est d’ailleurs fréquent que fachobook censure actuellement des messages comprenant des hyperliens vers des sites chinois ou russes, et que les auteurs soient menacés ou interdits de parole. Ou bien l’identité en clair sur fachobook présente un risque sur le plan professionnel.

    Il y a une autre raison pour sortir de ce type de réseau, c’est qu’il encourage l’émiettement, l’expression « individuelle », de sorte que chacun écrit sur son mur, recopie parfois le mur du voisin, dans un vaste forum. Mais il n’en sort pas grand-chose parce qu’aucun ne fait autorité. Ce n’est pas négatif du point de vue de la démocratie et du dialogue entre communistes et sympathisants, adhérents et non adhérents. Par contre l’organisation du parti disparaît et l’expression des communistes est dispersée.

    Il faudrait associer démocratie et centralisme, laisser aussi une large part à l’expression de la base, des ouvriers et du peuple, comme autrefois avec le courrier des lecteurs. Si on observe la presse en ligne de la bourgeoisie, on constate que certains sites sont fermés aux commentaires, d’autres les acceptent, avec ou sans modération. On voit aussi que les posts anticommunistes sont particulièrement insultants et vides de tout contenu ou argumentation. Une plate-forme nouvelle pourrait associer à la fois les sujets soumis à débats – modérés a priori pour éviter les importuns, trolls et autres agressions – et l’expression centralisée. Ce qui veut dire en passant que cette plate-forme n’a pas d’autre finalité à terme que de remplacer l’Humanité, d’en reprendre le titre, en écartant le symbole actuel volontairement vide de tout contenu de classe, pour l’associer cette fois à celui de la faucille et du marteau.

    Dans la présentation, elle pourrait associer la chronologie des articles comme dans un blog ou un réseau social, et un découpage par rubriques importantes, par exemple les luttes de classe, l’actualité politique, les débats idéologiques et théoriques, les questions internationales, etc. de sorte que le journal devienne aussi un outil de référence, où une position ou une information importante puisse se retrouver. Pourrait-on lui associer une base de données historiques et théoriques, comprenant des textes marxistes ou renvoyant vers eux ? Ce serait alors aussi un outil de formation.

  • quel journal pour organiser les communistes ? 12 août 2022 18:38, par Mireille Popelin

    Entièrement d’accord pour un journal qui soit vraiment communiste, nous n’en avons plus. L’humanité a été ce journal mais elle ne l’est plus. Les propositions de Pam me conviennent . Les rédacteurs ? mais il y en a à Vénissieux et ailleurs. Notre site offre des articles qui m’ intéressent bien plus que l’Huma ! Mais ça demande beaucoup de boulot !

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