À quelle rupture la crise actuelle du capitalisme appelle-t-elle ?
Retour sur un débat d’avenir pour le PCF

, par  pam , popularité : 93%

A l’évidence, le débat « quelle rupture avec le capitalisme » avec Laurent Brun et Rémy Herrera ? » a fait évènement. Par la participation bien entendu, une des plus importantes initiatives du PCF en cette période de confinement, des dizaines d’intervenants, des centaines de participants et plusieurs centaines de suiveurs sur les réseaux sociaux. Mais aussi par le contenu et la manière directe d’aborder des questions de fonds par une nouvelle génération de militantes et militants, celle qui fera les prochains congrès du PCF, la génération qui prend la relève après les décennies de "mutation" et l’histoire de l’union de la gauche des années 70.

Les commentaires sont unanimes pour noter cette envie de renouer avec les fondements théoriques qui fonde l’histoire communiste, de travailler la visée révolutionnaire. Cependant, Evelyne Ternant appelle à poursuivre le débat en émettant deux critiques qui doivent effectivement être discutées, et qui portent sur le lien insuffisant pour elle entre analyses théoriques et résistances au capital, et sur la conception de la prise du pouvoir.

Je ne partage pas son avis quand elle dit que ce "qui est le fond de la problématique révolutionnaire, n’a pas été abordée"

Elle considère d’abord qu’aucune des deux interventions introductives n’a fait la jonction entre théorie et luttes. Je pense au contraire que l’introduction de Laurent Brun, construite comme une série de réponses à des questions et allant justement du syndicalisme au politique éclairait bien ce lien nécessaire entre syndicalisme et politique, luttes et perspectives, résistances et théorie.

Laurent Brun a d’abord répondu à une question qui "part des gens" comme on dit : "Le capitalisme répond il aux besoins des salariés et de la population ?" Nous savons bien que pour des millions de salariés, la réponse est négative. Laurent Brun l’a détaillée en en montrant la double dimension individuelle et collective, insistant notamment sur l’impasse de l’organisation capitaliste du travail et sur l’inefficacité des nouvelles organisations productives tirées par les exigences de liquidité du capital.

Il a ensuite montré que la réponse syndicale, réelle et qu’il ne faut pas sous-estimée, n’était évidemment pas suffisante, et surtout ne permettait pas de lever "les limites auxquelles se heurte le mouvement social et l’affirmation d’un besoin de perspectives transformatrice" qu’évoque Evelyne et que traite pourtant explicitement Laurent Brun. Il conclut cette question en affirmant justement que "pour ne pas être soumis en permanence aux limitations et aux remises en cause, il faut plus qu’une réforme, il faut une rupture systémique."

Laurent Brun explicite la nature de cette rupture en évoquant clairement qu’il s’agit d’une autre société à la quelle il faut donner son nom, le socialisme, qu’il définit brièvement d’une formule choc « un autre système avec des règles qui permettent le développement économique et social sans concentration du capital et du pouvoir, qui nous sortent progressivement de l’encouragement à l’égoïsme et à la vénalité. »

La répartition des deux introductions a certes conduit Laurent Brun à ne pas en dire plus, mais il a repris le sujet dans le débat en affirmant l’importance de "l’appropriation des grands moyens de production et d’échange", condition de l’existence de grands services publics. Chacun sait qu’il pense bien sûr à la santé, aux transports, de la filière industrielle à la SNCF, mais aussi à l’énergie avec la filière complète de ALSTOM/General Electric à EDF réintrégrée et renationalisée... Mais il y ajoute le secteur de la distribution, dont chacun a vu l’importance dans la crise, tout comme l’enjeu du "cloud" et du numérique.

La critique de Evelyne ne parait donc vraiment pas fondée sur ce point. C’est peut-être son hésitation à utiliser le mot "socialisme" qui l’embarrasse pour caractériser notre projet de société.

Elle reproche à Rémy Herrera de ne pas avoir proposé une analyse approfondie du capitalisme en crise systémique. Mais ce qui était demandé à Rémy était clairement de présenter l’existence actuelle du socialisme, en Chine, à Cuba, au Vietnam, comme réponse justement à ce capitalisme en crise systémique. Son intervention était presqu’entièrement consacrée à l’originalité de ces trois expériences socialistes et en même temps à expliquer comment ces trois pays sont confrontés au capitalisme mondialisé qui reste dominant et qui leur mène une guerre de plus en plus visible par ailleurs. De ce point de vue, il est injuste de qualifier son exposé de "doctrinaire", sauf à vouloir dire qu’utiliser le terme de "socialisme" serait doctrinaire.

La question que n’aborde pas Evelyne est justement ce que ce débat proposait de construire en réponse à la question posée dans son titre "A quelle rupture la crise du capitalisme appelle-t-elle ?" Et les nombreux militants qui ont contribué à ce débat expriment l’idée qu’il ne peut s’agir d’un seul changement de politique économique, mais nécessairement d’un changement de société, d’une rupture révolutionnaire sur la nature du pouvoir, et que pour en parler, il faut justement éclairer ce que peut être une société socialiste du XXIème siècle en France.

Pour Evelyne, la référence au socialisme serait un " énorme retour en arrière, quand l’expérience soviétique était la référence et portait l’espérance de la transformation sociale". Or si personne n’a proposé de revenir à la référence à l’expérience soviétique, tous les participants ont au contraire relevé la nécessité d’ouvrir en grand le débat sur la société que nous voulons, de sortir de ce vrai retour en arrière que représentait une mutation abandonnant toute idée de rupture avec le capitalisme ! Oui, les questions sont nombreuses et le débat doit être poursuivi, mais à force de craindre de revenir à des "totems", on reste dans le flou qu’a créé la mutation, voire le renoncement sur la perspective de changement de société. Comme le disait un ministre des transports communistes connu pour avoir défendu la privatisation d’Air France, il suffit de "gérer autrement" pour défendre les intérêts populaires, pas la peine de poser la question de qui décide, donc pas la peine de poser la question de la propriété, pas la peine donc de poser la question du socialisme !

Bien évidemment, affirmer que la réponse à la crise systématique du capitalisme, c’est un réel changement de société, donc de pouvoir, donc une rupture révolutionnaire dérange dans un parti concentré depuis des années sur l’hypothèse de changements "de l’intérieur". C’était le choix affirmé par Rober Hue conduisant à privilégier les accords électoraux pour avoir des élus, mêmes minoritaires, mais devant porter des réformes au plan local ou sectoriel.

Or loin d’une vision séparée des luttes et du pouvoir, beaucoup d’interventions dans ce débat montraient au contraire l’urgence de faire un lien le plus direct possible entre luttes et transformations politique, mais non pas en créant l’illusion que les luttes pourraient suffire à créer des ruptures "locales", mais en montrant que les luttes peuvent faire grandir l’exigence d’une rupture, donc de l’engagement politique pour une autre société. Les débats autour de la lutte des General Electric sont ainsi exemplaires. Personne n’imagine que ces luttes vont faire, comme l’évoque Evelyne "reculer les pouvoirs du capital sur les décisions économiques et émancipent de la logique dominante de la rentabilité financière" dans ce grand groupe mondial US dont un des patrons mythiques était surnommé "bombe à neutron" car il détruisait l’emploi sans détruire le capital. Tant qu’on ne coupe pas radicalement la tête à cette multinationale, tant qu’on ne lui ôte pas le pouvoir de décider des investissements dans la filière électrique, donc tant qu’on ne nationalise pas l’ensemble de la filière, on ne peut que rester dans ce capitalisme et en gérer au mieux quelques miettes quand elles sont possibles, ce qui est de plus en plus rare.

Ce que montrait le débat et qu’Evelyne ne voit pas, c’est justement que penser la "prise de pouvoir" c’est nécessairement engager dans toutes les luttes la bataille idéologique pour faire reculer la légitimé du capital à diriger la société, et en même temps, faire grandir la possibilité pour les travailleurs eux-mêmes de s’organiser pour diriger eux-mêmes la société. C’est donc poser la question centrale de l’état, la question que pose tous les salariés de ces grands groupes confrontés aux restructurations d’un capitalisme mondialisé destructeur.

Evelyne note avec intérêt l’analyse de la place du capitalisme dans le socialisme chinois. Les apports de Jean-Claude Delaunay proposant ce concept de "marché socialiste" s’opposant au "marché capitaliste" sont effectivement essentiels à toute réflexion économique sur le socialisme. Mais justement, comment ne pas voir que ce qui permet aux chinois de "diriger le capitalisme", c’est le rôle dirigeant du peuple assumé par le parti communiste chinois, c’est l’héritage de la révolution communiste ! Comment imaginer un seul instant que le capitalisme puisse être "dirigé" tant que les capitalistes dirigent eux-mêmes l’état ?

C’est ainsi qu’elle propose aussi une analyse "dialectique" des contradictions de l’union européenne, alors même que bien évidemment, l’Union Européenne est dirigée par le capitalisme mondialisé, encore plus éloigné de toute rupture politique ! Si les luttes à l’échelle européenne sont bien évidemment utiles, personne ne peut penser qu’il sera plus facile d’unir les peuples de l’UE alors même que nous avons du mal à unir notre propre peuple, divisé comme jamais entre urbains et ruraux, statutaires et précaires, mondialisés et périphériques, entre générations et origines. Autrement dit, la question de la rupture politique se pose nécessairement dans un premier temps à l’échelle nationale et la seule question débattue dans le débat concernant l’union européenne est bien de savoir comment nous pouvons affirmer à notre peuple qu’il est possible de rompre avec le capitalisme en France, malgré les directives européennes. Ce n’est pas la question de la sortie, question piégée par l’extrême-droite, mais celle de l’affirmation de la souveraineté politique de la France pour une autre société.

Au fonds, Evelyne ne voit pas l’urgence d’ouvrir le débat sur la rupture nécessaire, alors même que la situation politique en France l’exige comme jamais. Le niveau d’abstention, la fracture citoyenne, tout montre l’impasse politique dans laquelle se trouve la France et personne ne peut espérer reconstruire un mouvement politique populaire majoritaire en proposant simplement une "autre politique" dans le même système.

C’est d’ailleurs le débat qui s’est ouvert sur le projet de Sécurité Emploi Formation (SEF). Car c’est bien en explicitant dans les luttes comment ces propositions peuvent faire le lien entre les luttes et le changement de société qu’elles pourront prendre la force du mouvement social. C’est ce débat que les auteurs de la SEF devraient ouvrir et que j’esquissais dans un article précédent, la sécurité emploi-formation et le socialisme". Comment ces propositions d’une autre articulation entre marché de l’emploi, investissement et formation aident à la fois au développement des luttes, à leur engagement pour une autre société, tout en esquissant une autre société, en rupture avec le marché du travail capitaliste. C’est en cherchant les cohérences entre SEF et nationalisations, SEF et socialisme que nous pourrons transformer des textes de congrès en objectifs politiques mobilisateurs, des luttes jusqu’au changement de société.

Voir en ligne : L’article de Evelyne Ternant sur le blog en avant le manifeste

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